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Lectures d’Halloween : L’étrange cas du Docteur Jekyll et de Monsieur Hyde

“Puisqu’il est M. Hyde, se disait-il, je serai M. Seek“, voilà ce que déclare Mr. Utterson, notaire londonien, en apprenant que le mystérieux individu inscrit dans le testament qu’il a reçu de l’honorable Docteur Jekyll est en vérité une terrible canaille. Bravant les avertissements de son ami, il se met en quête de cette figure énigmatique qui met la ville à sac et semble toujours en sortir indemne… 

[ À L’INTENTION DE CELLES ET CEUX QUI N’AURAIENT PAS LU L’ŒUVRE : comme l’intrigue est très célèbre, je me suis permise de partager des analyses sur l’ensemble de l’œuvre. Par conséquent, cet article contient des SPOILERS qui pourraient gâcher la lecture du roman. Si vous ne souhaitez pas que la suite vous soit divulguée, vous pouvez la lire dès à présent en pdf en cliquant ici ].

Le célèbre roman de Robert Louis Stevenson s’ancre dans un genre que l’on connaît comme celui du gothique victorien tardif et qui connut un très grand succès en son temps. Difficile d’expliquer cette curieuse passion des victoriens pour les récits noirs… A moins de considérer, comme de nombreux historiens, que ces gentlemen vivaient deux existences bien distinctes : celle, distinguée et publique d’une carrière convenable et d’une famille ordinaire et celle, plus controversée, qu’ils menaient secrètement dans les bas-fonds de la ville. 

Dr Jekyll and Mr Hyde Poster“ pour le le film de l’année 1920 avec Sheldon Lewis – pas d’auteur précisé

C’est cette même contradiction que les lecteurs d’autrefois ont pu retrouver dans le personnage de l’honorable Docteur Jekyll, un homme droit, vertueux et honnête auquel se substitue, de plus en plus fréquemment, l’abominable Edward Hyde. Ce dédoublement de la personnalité illustre allégoriquement les deux penchants de l’homme, laissant ainsi se dégager un principe scandaleux pour l’époque : l’idée que chacun tient en lui une part de vice. La notion est rendue d’autant plus intéressante par l’ouverture, la même année, d’un nouveau cabinet dans les rues de Vienne, tenu par un certain Sigmund Freud. Or, il est frappant de constater à quel point les théories du psychanalyste concordent avec les personnages du roman, parmi lesquels Hyde incarnerait bien le “ça“, cette part insondable de notre âme, en proie à des pulsions successives. Utterson, dans son habit trois-pièces, incarnerait quant à lui davantage le “surmoi“, cette entité supérieure et morale si familière à la bienséance victorienne. Jekyll, coincé entre ces deux entités représenterait le “moi“, condamné à concilier deux parties antithétiques de lui-même. 

Ce dédoublement est particulièrement intéressant lorsqu’il est question de fantastique, puisque le thème du double ou du doppelgänger en allemand est un topos dans le genre du gothique. Stevenson devait en être conscient, et emprunte lui-même ce recours à James Hogg, auteur des  Confessions du pêcheur justifié parues en 1824 ou peut-être à ce conte écossais que sa gouvernante lui racontait petit : celui de Deacon Broody, diacre de jour et cambrioleur de nuit. 

Cette dualité se retrouve à plusieurs niveaux dans la fiction, et notamment dans l’architecture même de la maison du personnage, ainsi que le développe Nabokov dans son analyse. Le critique souligne la présence de deux entrées, respectivement empruntées par l’un ou l’autre des personnages : la principale, qui ouvre sur un très respectable park londonien, et la porte de service, donnant sur une petite ruelle derrière le laboratoire.

C’est la même division que l’on retrouve entre les consultations diurnes du Docteur et les pérégrinations nocturnes du criminel, ou encore dans leur distinctions physiques. Ce détail a son importance, surtout si l’on considère qu’en 1886, la passion pour la physiognomonie bat son plein : on pense pouvoir déduire la moralité d’un individu à partir de ses traits physiques. Bien que fréquemment décriée pour son absence de méthodologie scientifique, cette théorie a été utilisée en criminologie au XIXe siècle, notamment par Cesare Lombroso. Il faut aussi ajouter qu’au fur et à mesure que Jekyll perd ses forces, Hyde gagne non seulement en pouvoir, mais également en taille : il fait penser à une ombre qui se déploierait sur les murs de la ville, une légende déjà familière aux contemporains de Jack L’Eventreur. Tout cela nous plonge plus encore dans l’aspect policier du roman, lequel est également renforcé par l’ambiance sordide des ruelles londoniennes, que l’on imagine volontiers noyées dans le fog

Comme chez Mary Shelley, on retrouve dans L’Etrange Cas du Docteur Jekyll et de Monsieur Hyde la figure gothique du savant fou à travers le protagoniste, qui se lance dans cette expérience délirante après avoir concoctée une drogue susceptible de le changer en un autre lui-même. Seulement, plus le temps passe, plus cet alter-ego maléfique prend le dessus, jusqu’à ce qu’il devienne critique pour le Docteur Jekyll de se retrouver. Pour Jean Pierre Naugrette, cette substitution littérale se fait aussi littéraire puisqu’il remarque qu’au fil des pages, Jekyll aura de plus en plus de mal à s’exprimer à la première personne. Ainsi, à la page 152, Jekyll va jusqu’à déclarer : « Je dis lui, – car je ne puis pas dire moi. Ce produit de l’enfer n’avait rien d’humain, il n’avait rien, en lui, que de la peur et de la haine.». Notons par ailleurs qu’il finit son témoignage en déclarant : « Dieu le sait ; et peu m’importe : c’est ici l’heure véritable de ma mort, et ce qui suivra concerne un autre que moi. »

Strange case of Dr Jekyll & Mr.Hyde – sérigraphie par Melrose

Sources pour aller plus loin : 

► Entretien avec Jean Pierre Grenette sur France Inter : https://www.franceinter.fr/emissions/l-heure-des-reveurs/l-heure-des-reveurs-08-mai-2015 

► En savoir plus sur le doppelgänger ! https://www.persee.fr/doc/litts_0563-9751_1995_num_33_1_1698 

► Qu’est-ce que la physiognomonie ? https://fr.wikipedia.org/wiki/Physiognomonie#hommecriminel 

► Le conte de Deacon Broody : https://fr.wikipedia.org/wiki/William_Brodie 

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