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La fête comme espace artistique et politique : le collectif Fierce Faces

Si vous vous posez la question : “L’univers de la fête est-il artistique et politique ?” J’espère que mon article saura vous montrer pourquoi et comment avec le merveilleux collectif Fierce Faces. 

Tout d’abord j’aimerais répondre à une question que vous vous posez peut-être : Pourquoi cet article est-il dans la rubrique culture ? Eh bien c’est sûrement parce que la culture institutionnelle restreint notre champ et que pour parler d’art(s), nous devons écrire sur la création contemporaine, et pas seulement celle des Beaux Arts (même si why not) mais aussi celle qui se conçoit en fête, en collectif, ensemble ! Ensemble, la culture se fait, ne la laissons pas seulement aux institutions ! 🙂 

Vous voulez entrer dans un univers de créatures polymorphes ? Vous espérez découvrir une multitude d’expressions artistiques et un collectif attentif ? Il faut vous rendre aux soirées Fierce Faces (Paris) : découvrir les concerts, les créateur.ice.s et rencontrer la Chtuluscène. Créé à l’été 2023, ce collectif pluriartistique vous embarquera dans des soirées comme nulles-autres. En plus de fêtes, les Fierce Faces occupent l’espace public et envahissent tout l’espace avec leurs Fierce Attacks !!! Evénèments dans le métro, dans la rue où les clubkids et artistes envahissent l’espace public de Paris.

On dit souvent que la forme spectaculaire doit laisser de la place à la participation, à la forme interactive, c’est un savant mélange qu’ont ici créé ces magnifiques êtres-vivants. Partant de la fête, du monde nocturne, Paris se transforme en vague puissante libératrice et revendicatrice.

Une caractéristique du collectif que j’aimerais particulièrement vous révéler dans cet article est la question de l’hybridation. A la croisée des domaines, nous sommes plongé.e.s dans un univers de performance, de show, de drag, de club kids, de théâtralité, de musique, de créateurices qui présentent et vendent leur travail… Cette hybridité de la forme reflète une hybridité de fond, un lien profond d’hybridation entre humains, vivants, espaces de l’ALG (Alimentation Générale) ou des Amarres, créatures animales, végétales. C’est un processus, projet politique et poétique presque onirique mais bien réel qui s’incarne à chaque itération de leurs soirées. Soirée punk au sens du dictionnaire Le Robert : “mouvement de contestation regroupant des jeunes qui affichent des signes provocateurs (coiffures, ornements) par dérision envers l’ordre social”. Issu du mouvement musical et culturel apparu en Grande-Bretagne vers 1975, le punk est un courant de subversions collectives que Fierce Faces rejoint. (Je vous renvoie à leur dernière publication instagram sur le mode de vie Punk, sa musique et son esthétique.)

Iels écrivent : Collectif pluriartistique d’écologie trans et scène ouverte pour les punks, les bizarres et les mutant-es. Programmation musicale de concerts rock et de DJ set, expositions, market, performances, drag shows, lectures… 🧚🏻‍♀️

Déroulé d’une fête Fierce Faces

Les fêtes commencent par des concerts. À chaque soirée les groupes changent, ambiancent la foule, font danser que ce soit plutôt rock, plutôt punk, plutôt weird. Les soirées commencent tôt pour créer un format qui permet réellement à touxtes de venir, sans forcément passer la nuit dehors, en rentrant avec les derniers métros à Paris. L’entrée se fait à prix libre avec une rémunération au chapeau des artistes. Cela permet à chacun.e de donner combien iel peut et veut. Cela permet aussi de soutenir le collectif et leur permettre de poursuivre leurs créations extraordinaires. On peut se balader dans les lieux que le collectif investit pour voir des créateur.ice.s comme des taoueur.se.s, des plasticien.ne.s, photographes… Mais aussi les créations du merch du collectif ! Après les moments de performance, les soirées se clôturent avec les DJ sets electro, transe, techno… et un public en mouvement, qui saute, qui danse et s’amuse. 

La fête est politique, son organisation, son fonctionnement, son déroulement et son message : tout porte de nouvelles manières d’être vivant.e.s. 

Entre concerts, performances, marché nocturne et espace de fête, de musique, de danse, l’espace est investi par touxtes.

Une de mes parties préférées de la fête, est le moment de performances de la Chtuluscène avec ses club kids. Les club kids c’est les étranges, les créatures, celleux qui ont été repoussés. Les club kids, ici, ce sont des puissances de vie qui nous embarquent avec elleux dans leurs univers cunt, créatures, freak…

La Chtuluscène c’est quoi ? Inspirée des travaux de Donna Haraway, les membres du collectif jouant sur le mot -cène et -scène créent un espace de conciliation science fictionnel, performatif, accessible et ouvert. L’écrivaine, philosophe, penseuse Donna J. Haraway crée le concept Cthulucène pour parler d’une nouvelle ère de créatures, liée à la terre, au sol, au souterrain, au vivant humain et non humain. C’est une scène ouverte, qui fait attention à ses performeur.euse.s (les costumes sont réalisés pour être portés et pas pour être touchés) qui fait attention à son public et qui nous transporte dans un univers onirique parfois, drôle aussi, émerveillant souvent et politique toujours. 

Je vous  laisse en découvrir davantage dans notre entretien du 31 mars (ci-dessous) mais aussi en les suivant sur leurs réseaux. Je vous conseille d’explorer cet espace d’ouverture, cet espace de liberté.

Entretien du 31 mars 2024

Qui êtes-vous ?

Les Fierce Faces sont touxtes ces visages fiers (participant.e.s et organisateur.ice.s), c’est un collectif pluriartistique d’écologie trans, un groupe d’environ 14 personnes qui organisent ces moments festifs, c’est aussi une association déclarée en Août 2023 avec Julie aka la “mère” de Fierce Faces, Jasmine, Balthazar et Vicki au pôle performance, Victor à la programmation musicale, Rosa pour la photo, Ambrose pour le market, Ikram pour le pôle boussole politique, Tara et Baptiste au pôle scénographie…

Grâce à ces différentes personnes, il y a un véritable mélange esthétique créant des univers caractéristiques des soirées Fierce Faces qui suivent des thèmes alliant art et biodiversité : Mondes marins, Mondes souterrains… Apocalypse Bébé, Adventices (mauvaises herbes)…

J’ai aussi voulu leur demander comment iels s’organisent, car cela témoigne aussi d’une vision politique et artistique.

Qu’est-ce-que c’est être horizontal au quotidien ?

C’est prendre les décisions en réunions après des discussions, c’est s’aider, intervertir les missions, rendre les pôles plus flexibles et aussi essayer de trouver un équilibre de poids des pôles. Pour elleux c’est aussi gérer cette pratique artistique avec un travail, des études ou autre à côté. C’est aussi avoir la possibilité d’un droit de veto de chacun.e des membres du collectifs qui leur permet de rester efficace et de prendre soin les unx des autres. Les mélanges esthétiques et artistiques et leur organisation entre tous ces pôles créent un travail de qualité malgré leurs investissements ailleurs.

J’ai demandé à certain.e.s ce qui leur plaisait dans le fait de prendre part aux créations du collectif. Les termes qui sont revenus étaient de faire un travail d’artiste où il faut créer chaque mois, se sentir utile, faire partie de quelque chose de plus grand que soi, rencontrer des gens sympas… Un.e bienfaiteur.ice du collectif (aide lorsqu’il y a besoin) a aussi ajouté l’échange, la communauté, apprendre avec et grâce aux autres, un environnement de travail et de soin, et des beaux retours.

Comment créez-vous les différentes atmosphères ? – Le pôle scénograhie

Baptiste et Tara s’occupent de la direction artistique, de la décoration des événements, leurs scénographies sont recyclées, originales et démentes. Ce sont des autodidactes qui par leur passion produisent chaque soirée des univers spatiaux que le reste du collectif pourra utiliser et dont le public pourra largement profiter. Ces univers scénographiques s’inspirent des thèmes comme ces tentacules pour la soirée Apocalypse Bébé. 

Pourquoi inviter des collectifs luttant pour l’écologie ? – Le pôle Boussole politique

Le pôle boussole politique c’est le lien le plus explicite de la fête et du politique au cœur du collectif (même si ces liens sont partout). C’est le pôle chargé d’inviter des associations et collectifs qui portent des valeurs, des actions, des messages similaires. On y a vu donc Saccage 2024 par exemple, le collectif luttant contre les JO 2024 avec qui iels ont pu publier un article sur le lien entre transidentité et lutte contre ce réel désastre. Ikram du pôle nous dit que ce qu’iel espère que le public retiendra des soirées c’est cette politisation. Il n’y a pas de sondage à la fin ni aucune obligation mais c’est une porte ouverte, des pistes pour un militantisme, une politisation de soi et du groupe.

Le pôle crée aussi l’Agenda tous les 15 jours, présentation des différents événements parisiens et franciliens entre politique et fête : des shows drag, des manifestations, des concerts punks, ceux de petits collectifs… 

L’entrée à prix libre aussi est politique, elle ouvre une différente perspective sur comment faire la fête, la rendre accessible. 

La rendre safe ?

Cette question soulevée aussi est très importante pour le collectif : la soirée ne veut pas s’estampiller safe, les Fierce Faces veulent faire tout leur possible pour que les choses se passent au mieux, iels sont à l’écoute, présent.e.s et font attention à leur public. Le mot safe n’est pas à s’auto-attribuer mais plutôt aux autres de le dire et le risque zéro n’existe pas même si la soirée est faite pour tendre vers un événement bienveillant, agréable pour touxtes, inclusif et festif.

Pourquoi est-il politique d’avoir une scène clubkids / créatures ? – La Chtuluscène

La Chthuluscène curatée par le pôle performance du collectif est une scène pour créatures, certains humains se faufilent pour les regarder mais ces créatures sont végétales, belles, poétiques, drôles, animales et même parfois glacées (édition Icy Yeti).

Symtebiose est un.e performeur.euse transanimal.e, clubkid, créature qui allie questions de corps, de genre, d’antispécisme et de lutte écologique dans sa pratique du drag et du mouvement. Iel convoque les notions de compost-humanisme et de corps cyborg, (Donna Haraway) hybridé.e.s au vivant, plus proche de celui-ci. Ses gestes ont de sa pratique du drag : de la performance, de la création de costume, du texte et de la mise en scène. Ses mouvements s’inscrivent dans ceux de la culture queer drag mais aussi une pratique du geste qui s’inscrit dans une recherche de l’animalité avec des déplacements de créature, au sol, en serpentant. Il y a une réelle inspiration des animaux et végétaux. La créature ver de terre qu’iel a incarné pour la fierce faces de novembre témoigne par exemple de son interprétation de cet être si important, créature souterraine qui fait terreau pour nos pratiques. Iel a ainsi, par son costume et ses mouvements, cherché le déplacement et les comportements du ver de terre. Iel l’a retranscrit et incorporé ce qui a brouillé les frontières entre créatures souterraines comme le ver de terre et le monde de la nuit si libérateur pour la communauté queer. 

Ce qui est aussi très marquant avec la Chthuluscène c’est que les artistes descendent de la scène, tout l’espace est exploité ! C’est une pratique du drag peut-être moins classiste, riche ou bourgeoise avec les codes de l’expression de genre qui ne sont pas forcément au centre de l’expression artistique. Bien que le reste du drag soit très important pour la visibilité queer et le travail politique qui a été fait, cette pratique semble encore plus émancipatrice pour ces questions de genre. Il y a une réelle volonté de montrer que le drag c’est plus que la subversion des genres mais la subversion tout court ! 

Pour cette scène, bien que tout soit on fleek, il y a aussi cette esthétique plus craft-y parfois, plus fait main, plus proche finalement d’un lien écologique, d’une réutilisation… 

Je leur ai demandé quelles sont leurs références pour les club kids creatures. On m’a parlé de Kitsmune à Nantes, beaucoup de l’Allemagne avec par exemple Isshehungry et des Etats Unis.

Pour clôturer les performances, le FAD Time est organisé, FAD veut dire tendance, c’est un runway (défilé) où touxtes sont convié.e.s, créatures aux costumes, démarches, mouvements, intentions, regards, univers multiples.

Comment vous soutenir ?

Pour cela, il faut venir aux prochaines éditions, en parler, partager un bon moment et profiter !  

Avez-vous des futurs projets ?

Énormément de projets sont prévus ou imaginés dans l’avenir. Certain.e.s rêvent même de bureaux d’artistes ou bien même d’une salle fixe qui leur ressemble.

Pourquoi cet espace de liberté est-il nécessaire au sein de Paris ?

“Pour créer un espace libre, un cocon queer. Ça allait arriver à un moment. Si ce n’était pas nous ça aurait pu être quelqu’un.e d’autre mais cet espace s’il existe et est si apprécié ici est nécessaire.”

Julie aka la mère de Fierce Faces

“On a cherché, on a pas trouvé : on a créé.”

Tara, scénographe du collectif

J’espère que cet article vous aura convaincu que le collectif Fierce Faces allie bien art(s) et politique à travers la fête ! Je vous souhaite des rencontres créaturesques merveilleuses !

Sources informations et visuelles :

Les réseaux du collectif : @fiercefaces https://www.instagram.com/fiercefaces/

Entretien avec elleux 


 Vivre avec le trouble Donna Haraway juin 2020 par Les Editions des mondes à faire édition originale Staying with the trouble – Making Kin in the Chthulucene September 2016 by Duke University Press