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Francesca Woodman, le corps entre Éros et Thanatos

Il est des artistes qui passent comme des comètes ; Francesca Woodman en est.
Elle naît en 1958, commence la photographie à treize ans, et se suicide en 1981, à l’âge de 22 ans. Elle laisse derrière elle une oeuvre étonnamment mature et prolifique, composé surtout d’auto-portraits et de nus. Le corps, le sien surtout, occupe une place centrale, et dans son oeuvre et dans sa vie. Il est son modèle principal, l’élément central de beaucoup de ses images, et, c’est sa terrible et dernière image, elle le détruira en se défenestrant.
J’aurais tant de choses à dire sur son oeuvre, sur sa psyché si complexe, sur le spleen qui l’a envahie ; j’ai choisi de vous parler du corps, qui raconte à lui seul la vie et la formule Woodman. Car il y a une formule Woodman, terriblement efficace. Par là, j’entends que ses photographies suivent souvent le même schéma de composition, qu’elle réussit à détourner avec génie pour ne jamais se répéter : une pièce abandonnée ou en ruines, un corps, du noir et blanc et un format carré.

Francesca Woodman, Série Space², 1976
© Woodman Family Foundation

Nu torturé, quand Thanatos gagne

I use nudes partly in an ironic sense like classical painting nudes. I want my pictures to have a certain timeless, personal but allegorical quality like they do in say Ingres history paintings, but I like the rough edge that photography gives a nude. I like watching the immediacy of a photograph struggle with ‘timeless imagery’ the way it does in say a pictorialist photograph.

J’utilise le nu en partie avec ironie, comme il l’est dans la peinture classique.
Je veux que mes photographies aient un côté intemporel, personnel, mais également la dimension allégorique que l’on retrouve dans les peintures d’histoire d’Ingres. J’aime le côté brut qu’une photographie donne au nu. J’aime voir l’immédiat de la photographie hésiter avec l’image intemporelle, comme dans une photographie pictorialiste.

Francesca Woodman, 1979

Le corps, chez Woodman, hésite à se donner à Éros ou à Thanatos, il oscille entre l’érotisme et la pulsion de mort.
Il pourrait créer le désir, il se fait parfois lascif, elle n’hésite pas à n’en rien cacher, mais il a toujours quelque chose de spectral, de tordu, qui rendrait ce désir malsain. Si elle a beau l’offrir au regard extérieur, elle le fait avec un rictus moqueur.
Ce que l’on voit, c’est ce qui est derrière le corps, l’abîme ; ce n’est pas la vie ni l’amour, mais la mort. Vous croyez avoir affaire à Éros, et c’est le regard de Thanatos qui vous fait face.
Elle dira se photographier elle-même pour être à portée de main : elle est le modèle le plus facile à trouver, et elle s’offre. Woodman était de la race des nerveux, pour citer Proust, de ceux qui sont le sel de la Terre, ceux pour qui la vie est trop lourde. Son esprit lui échappait alors elle s’en est pris à son corps, comme elle s’est servie de la photographie : pour s’évader d’elle-même. Elle utilise la photographie pour essayer, je crois, d’éloigner Thanatos, de ne pas succomber à ses pulsions de mort, qui pourtant finiront par gagner lorsqu’elle sautera d’un immeuble new-yorkais, détruisant ce corps qui fut sa muse et son oeuvre.

Le corps, elle l’utilise donc pour raconter son intériorité : elle le tord, le floute, le camoufle et le dévoile, le torture presque, comme une vengeance sur son esprit. Il n’y a jamais de larmes ou de cri chez Woodman, ses photographies sont terriblement silencieuses, c’en est assourdissant.

Francesca Woodman, Untitled, 1976
© Woodman Family Foundation

Du papier peint déchiré, le corps à moitié caché dans une position vulnérable ou parfaitement banale, les pieds crispés, une plaque de verre qui menace de déchirer son sein, celui du coeur… On hésite presque à le trouver beau, la poésie balance la violence.

C’est cependant une violence qui n’en est une que parce qu’elle est suggérée et nous renvoie à nos propres thanatos. Elle ne dit rien, c’est là sans doute cette ironie dont elle parle, et nous laisse libres de tout deviner – on s’imagine inévitablement le pire. Peut-être est-ce parce que j’ai un corps féminin, et qu’il ressemble donc au sien, mais les photos font mal au corps directement. Je crois sincèrement que ce soit l’un de ses objectifs que de transmettre une partie de sa douleur.

Chose intéressante à noter, elle n’utilise jamais que des nuances de gris, alors que l’on pourrait attendre de sa photographie un noir et blanc tranché. Peut-être y a-t-il là volonté d’adoucir un peu la force malsaine de ses images.

Éros et la virginité

Il y a une photographie dont j’aimerais parler, qui évoque directement la sexualité. Elle s’y représente, pensive et recroquevillée, dans le coin d’un mur. Sur l’autre pan se trouve un grand iris, symbole de la virginité. Elle est tournée vers lui, comme si elle contemplait la virginité (dans l’idée collective, aussi absurde soit-elle, le corps pur, intouché).

Francesca Woodman, Self-portrait, Easter, 1978
© Woodman Family Foundation

Titré autoportrait, on peut s’avancer à dire que cette fleur vierge qu’elle fixe est la sienne. Elle porte une bague à l’annulaire : l’a-t-elle perdue, la contemple-t-elle parce qu’elle ne veut partir? Peu importe, sans doute.
L’élément le plus important de la photographie me semble être ce second titre d’Easter, Pâques. Pâques commémore la résurrection du Christ.

La Croix du Christ, références bibliques

L’oeuvre de Woodman, peut-être à cause de son séjour à Rome, est ponctuée de références bibliques. Elle se représente en Christ les bras en croix, ou fais des références plus discrètes comme dans la photo ci-dessus.
Ce Christ est pour elle un autre moyen de parler de son martyr. Elle aussi porte des stigmates et elle fait du fils de Dieu une métaphore de la mort.
Les bras en croix sont utilisés pour représenter la mort : elle se représente déjà morte, contre un rocher qui pourrait être sa croix ou pendue à une porte près d’une chaise qui représente sans doute à la fois la chaise électrique, la peine de mort donc, et la chaise que pousse le pendu pour perdre pied.

Francesca Woodman, Untitled, 1980
© Woodman Family Foundation
Francesca Woodman, Untitled, 1977-1978
© Woodman Family Foundation

Les mots du silence, références littéraires

Words influence me a lot more than politics but I especially like allusive, indirect literary phrases + metaphors…

I would like words to be to my photographs what the photographs are to the text in Andre Breton’s ‘Nadia.’ He picks out the allusions and enigmatic details of some rather ordinary unmysterious snapshots and elaborates them into a story. I’d like my photographs to condense experience.

Les mots m’influencent bien plus que la politique, mais j’aime surtout les phrases allusives, indirectes et les métaphores…

J’aimerais que les mots soient à mes photographies ce que les photographies sont au texte dans la Nadja d’André Breton. Il y prend les allusions et les détails énigmatiques de photographies pourtant ordinaires et sans mystères, et les tourne en une histoire. J’aimerais que mes photographies condensent l’expérience.

Francesca Woodman, 1979

Il y a beaucoup de références littéraires dans l’oeuvre de Francesca Woodman, toujours liées aux femmes.
Elle se photographie par exemple en Ophélie. Ophélie est un personnage du Hamlet de Shakespeare, qui meurt noyée dans une rivière, alors qu’elle était partie cueillir des fleurs. Suicide, sans doute, que l’on transforme en accident. Vous le comprenez désormais, cela lui parle.

Francesca Woodman, Untitled, 1972-1975
© Woodman Family Foundation


Son Ophélie est particulièrement intéressante, peut-être, des nombreuses représentations du personnages, l’une des plus belles. Coincée sous une branche dans l’eau d’une rivière, nue évidemment, elle semble tenter de s’en sortir. On sait la fin tragique, et savoir qu’elle ne parviendra pas à se libérer et mourra noyée – lentement et douloureusement donc.
Derrière elle, détail génial, un cimetière. Une des scènes les plus importantes de Hamlet est l’enterrement d’Ophélie, où le personnage feint, comme tout au long de la pièce, la folie. C’est un grand enjeu de la pièce que celui d’essayer de comprendre pourquoi Hamlet est devenu fou : les personnages finiront par conclure que c’est à cause de son amour pour Ophélie.
Folie, amour, mort ; encore une fois, Woodman se passionne pour cette éternelle hésitation entre Éros et Thanatos.