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Littérature

Le classique de la semaine : Le Joueur d’échecs, de Stefan Zweig

Le Joueur d’Échecs ou la leçon selon laquelle il ne suffit pas de manier parfaitement le cavalier pour n’être point fou.

Une traversée en paquebot, un champion du monde d’échec et un défi qui semble perdu d’avance, voilà ce que cache entre ses quelques pages l’une des plus célèbres nouvelles de Stefan Zweig. Notre protagoniste s’embarque en effet pour un voyage qui doit le conduire jusqu’à Rio, et apprend par le biais d’un ami qu’un curieux personnage, M. Czentovic, sera également à bord. Champion du monde d’échecs, jeu connu pour ses enjeux intellectuels et stratégiques, cet individu semble demeurer une énigme insoluble pour tous les spécialistes qui se sont risqués à lui adresser la parole : laconique, inculte et dénué de toute imagination, il jure avec le profil classique des champions de son temps. Intrigué, notre héros se met en tête de parvenir à l’aborder et de percer à jour son secret. C’est sans se douter qu’il s’apprête à être le témoin d’une partie mémorable entre l’orgueilleux champion et un mystérieux anonyme.

Tableau de Jarred French (1905-1988), Chess and politics

Sans s’encombrer de tournures ou de figures alambiquées, Zweig nous intrigue avec une prose simple dans les quêtes, les rencontres et les récits des voyageurs qui se tiennent autour du plateau de jeu. Nul besoin d’être un fin connaisseur pour se retrouver emporté par le jeu ; nous nous reconnaissons bien vite dans ces témoins, qui, éberlués, voient se dérouler sur le plateau des mouvements dont ils ne suivent l’évolution qu’à grand’peine et dont ils ne peuvent se détacher pour autant. Dans cette perspective, le huis clos que constitue le paquebot ne fait que renforcer la tension du défi et l’adrénaline des joueurs : le trajet, hors du temps et de l’espace du continent semble le lieu de tous les possibles. 

En terme d’écriture, il me semble que l’intérêt de ce récit réside dans la faculté de l’auteur à générer chez le lecteur un intérêt pour un jeu dont il ne connaît peut-être rien. Il dépeint également des personnages qui s’ancrent si aisément dans notre esprit, alors qu’ils semblent n’être décrits qu’en surface. Si vous avez aimé Le Jeu de la Dame (cliquez ici pour retrouver notre article sur l’adaptation en série du roman de Walter S. Tevis), ce roman court, gratuit sur la plupart des sites d’e-books, pourrait constituer le temps d’un trajet un approfondissement accessible et agréable à l’art des jeux de stratégie. Et précisément parce qu’il est court, je vous inviterais à en rester là si vous souhaitez vous y plonger sans plus d’indices… 

Le Joueur d’Echec, illustré par David Sala, Editions Casterman

Pour Zweig, en effet, les échecs se font rapidement la métaphore d’une lutte de la raison, d’un dernier bastion contre l’horreur perpétrée par les nazis, mouvement qui a profondément marqué son écriture. Mais est-on toujours lucide lorsque l’on est seul à l’être ? A travers ce plateau de soixante-quatre cases noires et blanches se profile une réflexion sur la solitude et la folie, autant d’éléments qui mèneront à son suicide, l’année suivant celle de la publication. Par ailleurs, le voyage de l’intrigue n’est pas sans rappeler le parcours biographique de Zweig, lequel avait aussi traversé l’Atlantique pour se réfugier en Amérique dans ses dernières années. Difficile donc de ne pas faire le lien entre l’histoire et la fiction !

Le plateau semble aussi l’occasion pour lui de planter un duel entre deux intelligences, l’une rustre et implacable, l’autre prodigieuse mais dangereuse. Sûrement pourrait-on percevoir également dans l’opposition systématique de ces deux interprétations des échecs, le duel entre art et violence qui semble se retrouver souvent chez l’auteur.

Parce que l’œuvre a été récemment adaptée en bande-dessinée par David Sala chez Casterman, il me tarde de savoir comment l’illustrateur est parvenu à recréer visuellement ces oppositions : les extraits de planche que j’ai pu voir passer me semblent fort prometteuses ! 

 

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