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Tchia – La perle de l’aventure

Un jeu d’aventure en monde ouvert, qui se déroule en Nouvelle-Calédonie, rend hommage à différentes cultures présentes sur son territoire, où l’on peut incarner des oiseaux, des crabes, des cailloux, caresser les animaux, le tout développé par un studio dont les deux fondateurs sont des enfants du pays. Est-ce qu’il y a encore besoin que je fasse un article pour vous donner envie de vous lancer dans Tchia ?

Bon, ok, par respect pour ma rédaction qui ne va pas accepter un article de moins de 500 signes, j’accepte de développer un peu.

Mer et Lifou

«Pas de souci», voilà ce que signifie Awaceb en argot néo-calédonien. C’est aussi le nom du studio fondé deux natifs de cette sublime collectivité d’outre mer bercée par les vagues du Pacifique à l’est de l’Australie.

Amis de longue date, Phil Crifo et Thierry Bourra voient leurs chemins se séparer lorsque Phil Crifo embarque pour Nice afin d’intégrer l’Ecole Supérieure de Réalisation Audiovisuelle, l’ESRA, dans la section animation 3D. Après avoir réalisé plusieurs courts métrages (dont certains ont été récompensés au festival de La Foa), il reprend contact avec son ami devenu programmeur pour se lancer ensemble dans la création de jeux vidéo. Ainsi est né Awaceb. En 2016, ils sortent leur premier jeu Fossil Echo, un plateformer 2D, assez exigeant, arborant une ambiance fantastique et poétique.

Pour leur projet suivant, ils souhaitent s’inspirer de leur île natale. L’équipe s’étoffe pour atteindre le total de 11 personnes (d’après le site du studio) et tout ce petit monde entame le développement de Tchia

Cette fois c’est vers une aventure en 3D en monde ouvert que le jeu se dirige. 

Breath of the Wild pour le sentiment de liberté, GTA pour le côté immersif, telles sont les inspirations du studio. Afin de communiquer au mieux leur amour pour la Nouvelle-Calédonie, ils décident d’inclure dans l’univers de Tchia plusieurs éléments faisant écho à des mythes et légendes des cultures néo-calédoniennes. L’équipe organise 3 voyages sur place en 2017 et 2020. L’occasion pour certains membres du studio de découvrir l’île et ses archipels pour la première fois pour s’imprégner de son univers et de ses particularités. Ces voyages permettent aussi plusieurs repérages photos pour recréer certaines régions iconiques dans le jeu. Le doublage de certains personnages est réalisé sur place, en langue dréhu (à prononcer Djé-hou), qui fait partie du groupe des langues kanaks rattaché à l’île de Lifou. Pour le sound design, Awaceb fait appel à Shell in the pit, avec qui ils avaient travaillé sur Fossil Echo et dont le CV contient des noms prestigieux comme Chicory, Wandersong, Untitled Goose Game et les deux Rogue Legacy.

Après plusieurs bande-annonce qui ont attisé l’impatience de nombreuses personnes et un déménagement du studio de Bordeaux à Montréal, le jeu sort sur Playstation et sur PC (via l’Epic Game Store) le 21 mars 2023. Aucune date n’est annoncée au jour de la rédaction de cet article pour des sorties sur Steam, Switch ou console Xbox.

Jean-Claude Bond d’âme

Tchia est un jeu d’aventure à la troisième personne, où l’on incarne la jeune fille éponyme, native de Nouvelle-Calédonie. À l’écart des deux îles principales du jeu (représentant la Nouvelle Calédonie), elle mène une vie tranquille avec son père. Après un court chapitre d’exposition, ce dernier est kidnappé par le vil chaman Pwi Dua. C’est le début de l’aventure de Tchia qui part à sa rescousse, d’abord par des voies administratives (au travers d’une scène bien trop proche de la réalité), puis par des voies moins diplomatiques. Sa quête l’amène à parcourir les deux îles principales du jeu, ainsi que d’autres endroits que je ne divulgacherai pas. Pour mener à bien sa mission, Tchia peut compter sur deux choses  : Son paravoile, et sa capacité magique, le bond d’âme.

Le bond d’âme est la mécanique de jeu phare du jeu. Il permet à Tchia d’incarner différents animaux, mais aussi certains objets qui peuvent être propulsés pour faire des dégâts. Pour cela il lui faut simplement avoir la cible en visuel et être assez proche. La durée d’incarnation est limitée par une jauge d’énergie qui peut s’agrandir après avoir résolu les défis de temples disséminés sur la carte. Fort heureusement, la jauge se remplit spontanément de moitié en quelques secondes mais nécessite de faire une petite pause casse dalle pour se régénérer entièrement. Que ce soit des bananes que l’on fait tomber des arbres à l’aide de notre lance-pierre ou des plats très alléchants proposés sur des stands dédiés où à chaque feu de camp, le jeu n’a pas fini de vous mettre l’eau à la bouche. Du rouget grillé, du bami, du porc au sucre, du bougna, autant de plats que l’on peut déguster en Nouvelle-Calédonie. Avouez que vous salivez déjà !

On dirait pas mais la tortue au milieu de l’écran c’est moi.

La gestion des points de vie de Tchia se fait au travers de points d’endurance qui limite aussi la durée d’utilisation du paravoile et peuvent s’accumuler en trouvant et dégustant des fruits d’endurance.

En parallèle de ces mécaniques, Tchia est aussi un jeu musical. La jeune aventurière possède un ukulélé qu’elle peut utiliser pour activer certains pouvoirs comme invoquer des animaux ou changer l’heure du jour). Pour cela, il faut au préalable apprendre les bons enchaînements d’accords (à l’image de l’ocarina dans les jeux Zelda sur 64).

Mais notre esprit créatif n’est pas restreint car l’héroïne peut aussi jouer des enchaînements et des variations de sonorités à notre guise grâce à une roue des accords. Par manque d’imagination, je n’ai pas pu m’empêcher de jouer Somewhere Over the Rainbow au coin du feu dès que l’option s’est offerte à moi. Tchia possède des séquences qui s’apparentent à des jeux de rythme où il faut réussir à suivre la cadence lors de cinématiques. Mais pas d’inquiétude, si vous n’avez aucun sens du rythme, même un échec total n’est pas éliminatoire. Cependant, dans ce cas je recommande de passer le jeu en mode auto pour ne pas vous ruiner le plaisir de ces instants de musiques et de chants qui nous plongent encore plus dans la culture néo-calédonienne. On regrette presque que ces séquences ne soient accessibles via un menu dédié pour en profiter une nouvelle fois ou nous entraîner quand bon nous semble.

Et si maintenant je vous dis que les mécaniques explicitées dans cet article ne sont qu’une fraction de tout ce qu’il est possible de faire dans Tchia

Au delà des mélodies d’âme avec des pouvoirs spéciaux, vous êtes libre de jouer l’enchainement d’accord que vous voulez.

Imaginez vous voguant sur le Pacifique, le vent poussant votre voile jusqu’à ce que vous décidiez de jeter l’ancre pour incarner un dauphin et chercher des trésors sous-marins. Mais vous pouvez aussi vous lancer dans une quête de carte au trésor qui va vous retourner le cerveau et vous faire analyser la topographie de chaque recoin des terres du jeu. À moins que vous ne préfériez enchaîner les mini-jeux disséminés un peu partout pour remporter des trophées que vous allez échanger contre des parties de machine à grappin ?

Sans que sa carte ne soit disproportionnée, il est impossible de s’ennuyer dans Tchia. Et si vous êtes du genre à foncer en ligne droite, il est aussi possible de ne se concentrer que sur la quête principale pour terminer le jeu en moins de 10 heures.

Ce qui nous amène à la question suivante : Si Tchia reprend le système usité de la multitude d’activités disséminées à révéler dans un monde ouvert via des points d’observation en hauteur, est-il un énième jeu avec une proposition Ubisoft-like dont beaucoup de personnes se sont déjà lassées (dont moi) ?

Si j’écris cet article c’est parce que j’estime que la réponse est non. Et comme j’ai un peu de temps devant moi, je vais développer ma réponse. Ne me remerciez pas, c’est de bon cœur.

Rouget (grillé) de l’île

Tchia est une invitation au voyage. Rien à voir avec le poème de Baudelaire, bien que ses deux premières strophes pourraient parfaitement se rapporter au jeu. Tchia ne nous dit presque jamais où l’on est sur la carte. Il y a bien une option “Où suis-je ?” mais elle n’offre qu’un large cercle, sans plus de précision. C’est principalement en utilisant notre boussole et la possibilité d’épingler une localisation sur la carte que l’on essaye d’aller dans la direction souhaitée. Et c’est ainsi que l’on part à l’aventure, pousser à l’exploration, sans savoir forcément sur quoi on peut tomber au passage. 

La beauté des décors, des paysages, sous des lumières variables selon l’heure de la journée, entretient le plaisir de l’exploration. L’île du nord regorge d’une végétation luxuriante et d’une faune riche et variée. L’île du sud est plus industrialisée (à l’instar du sud de la Nouvelle-Calédonie) mais nous accueille avec sa terre rouge si caractéristique et la seule ville du jeu. Le bond d’âme nous pousse à être attentif à ce qui nous entoure. Ce qui a pour effet d’éveiller notre curiosité pour la flore et la faune inspirées de la riche biodiversité de Nouvelle-Calédonie. L’escalade et le paravoile nous invite à sortir des chemins tracés, les animaux que l’on peut incarner sont autant de moyens de relier un point A à un point B. 

L’heure du « pause » pour refaire le plein d’énergie en mangeant du bami

Nous sommes libres d’incarner un oiseau pour survoler les obstacles ou un caillou pour dévaler une pente en utilisant la gravité comme moteur. Il est possible de faire un bond dans un poisson, une tortue ou un dauphin pour profiter des fonds marins sans penser à devoir regagner la surface pour respirer… Il y a tellement de manières de découvrir et parcourir une zone que l’on s’y attelle avec plaisir, sans lassitude. Tchia a l’intelligence de se dérouler sur une carte de taille modeste. Assez grande pour qu’on aime s’y perdre, pas trop étendue pour éviter que l’on ne s’ennuie. Et il y a la nostalgie, cette sensation de revivre des moments magiques pour quiconque a déjà eu la chance de se rendre là-bas. C’est avec un énorme plaisir que l’on retrouve le bonhomme percé, le cœur de Voh, la forêt noyée ou la place des cocotiers de Nouméa. 

En deux heures de jeu sur Tchia on peut participer à un jeu de rythme, incarner un kagou ou un scolopendre, faire une course d’obstacle en étant un dauphin, partir en bateau à la recherche de perles de bénitiers, grimper en haut d’un pin pour se projeter dans les airs avant d’activer sa paravoile, se poser au coin du feu pour jouer une musique que l’on aime au ukulélé et s’endormir à la belle étoile après avoir mangé du rouget grillé. Et pour les personnes qui n’ont pas la fibre musicale, rien n’empêche de profiter de la bande son poétique, mélancolique, entraînante de John Robert Matz. Il y en a aussi pour les amateurs d’argentique avec le mode photo du jeu qui reprend le mécanisme d’un vrai appareil. À vous de choisir la pellicule, de faire le point, de saisir le bon moment. Et si votre cliché est raté vous ne le saurez qu’après être allé développer vos photos dans les lieux prévus à cet effet.

Le plaisir de développer ses photos et de voir qu’on a réussi à bien cadrer le bonhomme de Bourail (qui existe en vrai)

Après chaque session de jeu j’étais bien, détendu, heureux d’avoir eu ce moment beau, apaisant, avec parfois de la tension comme lors des rares phases de combat ou sur la machine à grappin (je la déteste). Peut-être que mon affection pour la Nouvelle-Calédonie (pour des raisons personnelles) à jouer sur mon ressenti, mais je pense pouvoir dire objectivement que Tchia est une merveilleuse lettre d’amour à ce trésor du Pacifique, à ses cultures et à sa biodiversité. L’attachement et le respect que ses créateurs lui portent deviennent communicatifs au travers d’une aventure touchante. La douceur du décor n’empêche pas l’histoire d’avoir des instants inattendus de drame. En dehors de ces événements, c’est une bienveillance réchauffante et qui pousse à sourire qui nous attend. Comme le baiser chaud d’un soleil levant se révélant à l’horizon d’une plage paradisiaque. Et ça, je pense qu’on en a tous besoin.

Et s’il vous faut vraiment un dernier argument pour jouer à Tchia, sachez que lorsque l’on incarne un chat et qu’on active sa nyctalopie, cela fait le bruit des lunettes de vision nocturne.

Ce sera tout pour moi. À vous les studios. Tata bisous.

Valentin C