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Le Genre du Capital (1/5) : Une contribution majeure

Depuis le 3 novembre 2021 à 9h22, les femmes travaillent gratuitement. Cet état de fait témoigne des fortes inégalités salariales qui plombent notre société. Outre des salaires inférieurs à compétences égales, les femmes constituent 70 % des travailleurs et travailleuses pauvres, 83 % des temps partiels et 62 % des emplois non qualifiés. La récente crise sanitaire n’a fait qu’empirer cette situation. Pour autant, ce constat que les femmes connaissent de profondes inégalités salariales n’est, à vrai dire, que « la partie émergée de l’iceberg » des inégalités économiques qu’elles subissent.

C’est en matière de capital que les inégalités sont encore plus fortes. Les femmes possèdent moins que les hommes. Cela peut apparaître comme une simple conséquence des inégalités salariales, mais c’est en réalité bien plus problématique ; en témoigne la diminution de la part des plus hauts salaires dans celle des plus hauts patrimoines, décorrélant le travail et le capital. On pourrait ainsi résumer : pour être riche, mieux vaut hériter que travailler. Cette affirmation, quelque peu simplificatrice, omet tout l’importance du capital culturel et de sa transmission, complétant les stratégies familiales, qui participe à creuser les inégalités de genre. Ainsi, la question du genre du capital est d’autant plus centrale que sa transmission peut s’avérer déterminante dans la trajectoire des individus. Les inégalités économiques s’établissent donc avant l’entrée des femmes dans le monde professionnel, au sein même des familles.

C’est ce sur quoi les deux autrices ont travaillé. La première, Sybille Gollac, est chercheuse au CNRS et rattachée au Centre de Recherches Sociologies et Politiques de Paris. Ses recherches portent sur la mobilité sociale, le rôle du patrimoine dans la reproduction des rapports sociaux de classe et de sexe ainsi que sur le rôle et la place de l’économique et du juridique dans la famille. La seconde, Céline Bessière, est professeure de sociologie à l’Université Paris Dauphine et rattachée à l’Institut de Recherche Interdisciplinaire en Sciences Sociales. Travaillant de près avec Sybille Gollac, ses recherches portent donc sur les même thématiques. En sus, elle travaille également sur les entreprises familiales et l’indépendance professionnelle, et a consacré sa thèse aux transmissions familiales des exploitations viticoles de Cognac, qui sera exploitée dans l’ouvrage.

Une grande partie des matériaux utilisés pour mener à bien l’écriture de cet ouvrage s’inscrivent dans le projet JUSTINES, Justice et Inégalités au prisme des Sciences Sociales, qui s’intéresse à l’institution judiciaire et au traitement des justiciables, dans et en-dehors des tribunaux, pointant une inégalité de traitement de classe, de genre et de race, afin de les analyser et ainsi les combattre. Regroupant plusieurs dizaines de chercheurs des sciences sociales, le projet s’articule autour de trois axes : les inégalités de genre face à la justice, les inégalités socio-territoriales et les intermédiaires du droit.

Le présent ouvrage, Le genre du capital, part du constat à la fois simple mais dramatique : les inégalités économiques entre les hommes et les femmes se creusent au-delà de l’accession de celles-ci au marché du travail, au sein des familles, bien que le droit français garantisse une égalité entre les descendants dans la successions. Un droit neutre et égalitaire. Un droit aveugle, qui bien qu’il garantisse une égalité formelle, peine à lutter contre les inégalités de fait. Il permet même aux familles, au-delà des textes, d’établir des stratégies familiales sexistes et discriminatoires, en coopération avec des professionnels du droit.

Afin de comprendre comment la famille reproduit les inégalités de genre, les autrices se sont appuyées sur divers matériaux collectés sur plus de vingt années, à la fois quantitatifs et qualitatifs. L’ouvrage est ainsi basé sur des monographies de familles (observations et entretiens) et des enquêtes de terrain (dans les tribunaux, les offices notariaux et les cabinets d’avocats) pour le penchant qualitatif, ainsi que sur la série des enquêtes « Patrimoine » de l’INSEE et la « Base 4000 Affaires familiales ». Tous ces matériaux sont nécessaires pour réussir à étudier ce qui se passe au sein des familles et des couples puisque les seules enquêtes statistiques ne dépassent pas cette frontière, prenant comme objet le ‘couple’ ou le ‘ménage’, ce qui invisibilise les inégalités entre les membres de la famille ou d’un couple.

Ce travail repose sur diverses analyses et courants de pensée en les imbriquant afin d’appréhender de manière plus précise les rapports de classe et de genre dans la transmission du capital. Les autrices mobilisent la notion d’héritage de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron tout en soulignant que leur analyse aurait, pour un temps, désintéressé les sciences sociales des transmissions économiques familiales, se focalisant sur la notion de capital culturel. Le récent travail d’économistes, menés notamment par Thomas Piketty, sur le patrimoine et son inégale répartition, a permis de recentrer la focale sur la question économique au sein de l’étude des inégalités. Pour autant, les autrices, s’inscrivant dans le cadre du féminisme matérialiste, à la suite de Christine Delphy et d’autres, pointent la grande limite des travaux de Piketty, qui ne s’intéresse pas à la répartition du patrimoine au sein des « ménages » et ainsi invisibilise les questions de genre, de travail domestique et reproductif et de production non-marchande. Enfin, ce travail s’inscrit également dans une perspective intersectionnelle puisque les inégalités économiques se trouvent au carrefour de divers systèmes de domination, notamment du genre, de la race et de la classe.

Ainsi, la famille s’avère être un lieu privilégié de reproduction des inégalités économiques de genre, et ce à travers différents mécanismes et avec le concours de divers acteurs et institutions qui, consciemment ou inconsciemment, permettent aux stratégies familiales sexistes de se mettre en œuvre parfois même à l’encontre des règles établies.

Comment dans un contexte juridique aux apparences strictement égalitaires, les stratégies familiales de reproduction établies en collaboration avec les professionnel-les du droit permettent-elles des arrangements avec la loi, et ce de manière différenciée en fonction de la classe et du genre ?

C’est ce que à quoi cette série d’articles, basée la contribution de Céline Bessière et Sybille Golac au travail sur les inégalités économiques, tentera de répondre.

Cette série d’articles est le fruit d’un travail réalisé en collaboration avec Louis B-F.