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Mériter ou hériter ? Panorama de la notion de méritocratie et de l’abolition de l’héritage

Notre société est-elle juste ? Notre réussite se base-t-elle sur les fruits de notre travail ? Pour répondre à ces questions, il est nécessaire de revoir le concepts de propriété privée, de s’attarder sur l’état des inégalités en France et de déconstruire le débat autour de l’abolition de l’héritage et la notion de méritocratie, si chère à nos dirigeants.

La notion de propriété privée et les inégalités économiques en France

Notre société est traversée par de nombreuses inégalités, sous toutes ses formes. Causées par différents facteurs, cette situation n’est pourtant pas quelque de chose de normale, de souhaitable ou même d’inévitable.

Durant la période de l’Ancien Régime, les inégalités étaient au plus haut. Système de caste, asservissement, noblesse, … Le royaume de France, comme tous les autres, était une société inégalitaire. Les possédants ne distinguaient pas dans leur patrimoine la chose publique (charges, dignités, …) de la chose privée, notions qui n’avaient pas même de sens à cette époque. Selon Rafe Blaufarb, professeur d’histoire française à l’Université de l’Etat de Floride, c’est lors de la révolution française, avant tout révolution bourgeoise, que la notion de propriété privée aurait été inventée1. Désormais, il existe une séparation stricte du domaine public et du domaine privé. Cela avait pour objectif de repousser la puissance publique de la sphère de la propriété et de faire échapper la propriété de celle de la souveraineté. On voit ici toute la dimension bourgeoise de la Révolution qui sacralise la propriété, qui échappe pourtant à la majorité. De plus, elle consacre la vision romaine de la propriété, puisque des travaux ont révélé des visions divergentes sur la question de la propriété. Éric Nelson a démontré que la pensée républicaine issue de la Grèce concevait la propriété privée comme un obstacle à la liberté, tandis que les Romains la concevait comme un élément essentiel pour défendre la liberté individuelle, notamment contre les nuisances de la communauté2. Ainsi, depuis 1789, la propriété n’a de cesse d’être entérinée, suivant une conception essentiellement privée et individualiste.

La Révolution n’est donc pas un événement qui permis une redistribution des richesses parmi la population. Bien au contraire, elle a permis à une élite républicaine de s’approprier et de constituer une nouvelle aristocratie, sur de nouveaux fondements : Liberté, Egalité, Propriété.

Ces inégalités de répartition de la propriété privée n’ont eu de cesse d’aggraver et de perpétuer les inégalités économiques à travers les siècles. Revenons à nos jours, où le constat est sans équivoque : les 1% les plus aisés détiennent presque 25% du patrimoine, et les 10% les plus aisés plus de la moitié.

En termes de revenus, le constat n’est pas plus satisfaisant. Alors qu’en 2018, 50% des plus bas revenus représentaient 22% du revenu national avant impôt, les 10% les plus aisés représentaient, eux, 32,1%.

Cet écart entre les 10% des revenus les plus aisés et les 50% les plus bas s’est considérablement réduit lors du XXème siècle, jusqu’au tournant des années 1980 où il est repartit à la hausse. Ce rebond est également visible dans la part des 1% les plus aisés dans le revenu national français, où les années 1980 voient cette part de nouveau augmenter pour la première fois depuis des décennies.

De nos jours, la réduction des inégalités est une bataille menées par un grand nombre. L’impôt, premier instrument de redistribution étatique, ne suffit pas à lui seul pour inverser cette tendance. Bien que pour certains sont taux est inégalement répartit, une autre solution est le fruit de nombreux débats entre économistes, politiques et philosophes : l’abolition de l’héritage, ou du moins, sa plus forte taxation.

De nos jours, la réduction des inégalités est une bataille menées par un grand nombre. L’impôt, premier instrument de redistribution étatique, ne suffit pas à lui seul pour inverser cette tendance. Bien que pour certains sont taux est inégalement répartit, une autre solution est le fruit de nombreux débats entre économistes, politiques et philosophes : l’abolition de l’héritage, ou du moins, sa plus forte taxation.

La transmission du pouvoir économique : l’héritage

Mikaïl Bakounine disait sur l’héritage que « Tant que ce droit existera la différence héréditaire des classes, des positions, des fortunes, l’inégalité sociale en un mot et le privilège subsisteront sinon en droit, du moins en fait. »3

L’héritage est quelque chose de communément admis dans nos sociétés, étant l’objectif de léguer quelque chose à ses descendants. Pourtant, comme le dit Bakounine, il s’agit avant tout d’un mécanisme de reproduction des inégalités. Deux études, une italienne consacrée à la reproduction des élites florentines4, l’autre anglaise, consacrée à la reproduction des élites anglaises5, ont démontré que, même sur un temps longs (plusieurs siècles), ce sont les même familles qui restent possédantes. L’héritage serait donc la cause, ou du moins une des causes, de cette continuité parmi les élites ?

L’abolition de l’héritage soulève de nombreuses critiques, notamment chez les économistes. Certains soulèvent le risque d’exil des fortunes, bien que des études démontrent le contraire6. D’autres que les contribuables arrêteraient de travailler, puisqu’ils ne pourront rien léguer. En sus d’une mentalité individualiste, cet argument ne concerne que la minorité des citoyens, puisque la majorité ne peut se permettre d’arrêter de travailler. Mais encore, cela permettrait d’éviter une accumulation sans fin des richesses, et de voir certaines fortunes s’élever à des dizaines de milliards d’euros. Enfin, léguer n’est pas la seule motivation des individus à travailler.7

Figure 1 : Inégalités de capital en France, World Inequality Data Base
Figure 2 : Inégalités de revenus en France, World Inequality Data Base
Figure 3 : Part des 1% les plus aisés dans le revenu national français, World Inequality Data Base
Figure 4 : Opinion sur la taxation des héritages, Le Monde

La majorité des économistes est en accord sur, a minima, une augmentation de l’impôt sur les successions. Pourtant, ce débat dépasse la matière économique, et devient philosophique, voir moral. C’est un sujet crispant, et très impopulaire, bien que la majorité des individus ne connaissent pas véritablement les tenants et les aboutissants de cet impôt. Il est donc compliqué d’envisager un candidat portant cette mesure être élu.

Le principal objectif de la suppression de l’héritage serait de rétablir ces fonds de manière équitable entre tous les individus. Par exemple, Thomas Piketty propose8 que l’Etat, une fois avoir collecté les héritages, le répartissent parmi les jeunes en leur donnant à l’âge de 25 ans la somme de 125000 euros. Ce mécanisme permettrait à la jeunesse d’être source d’initiative tout en réduisant sa précarité. D’autant plus que la grande majorité de la population toucherait bien plus de capital qu’à l’occasion d’un héritage. Les penseurs qui optent pour ce mode de répartition de l’héritage voient comme lieu de transmission la société, et non la famille, lieu de transmission historique de tous les pouvoirs. Mélanie Plouviez, chercheuse en philosophie à l’université Nice Sophia-Antipolis, dit très justement à ce propos que « il nous paraît scandaleux que le pouvoir politique soit transmis héréditairement, mais par contre, nous acceptons que le pouvoir économique continue de se transmettre héréditairement ».9 Dans les faits, c’est bien le cas, puisque les 10% des plus riches captent plus de la moitié des héritages, alors que les 50% les plus pauvres ne captent que 7% des héritages.

Figure 5 : Distribution des patrimoines hérités en 2015, Le Monde

Pour obtenir une société effectivement plus juste, basée uniquement sur le mérite et non sur ce dont on hérite, il paraît essentiel de se défaire de l’héritage.

Les failles de la méritocratie

La méritocratie apparaît aux yeux de beaucoup comme le système le plus égalitaire. En effet, chacun obtient ce qu’il a par son simple mérite. Rien de plus juste, n’est-ce pas ?

Alors que les gouvernements successifs en France croient en la méritocratie, arguant que par son seul mérite, n’importe quel citoyen peut arriver là où il le souhaite, des rapports successifs pointent la panne de l’ascenseur social en France. Il faudrait, selon le rapport sur l’ascenseur social de l’OCDE10, six générations pour qu’un descendant d’une famille en bas de l’échelle des revenus (les 10% les plus bas) se hisse au niveau moyen de son pays. 

C’est donc pour faciliter la mobilité sociale qu’est envisagée, comme vu précédemment, la suppression de l’héritage afin de permettre une répartition égalitaire entre les individus. En matière de mérite, cela paraît essentiel, car il est désormais plus facile de devenir riche en héritant plutôt qu’en le méritant. C’est ce que démontre la part des 1% les plus hauts salaires dans la part des 1% les plus hauts patrimoines, part qui est en diminution. Votre salaire ne définit pas essentiellement votre patrimoine.

Figure 6 : Part des 1% les plus hauts salaires dans les 1% les plus hautes patrimoines, Le Monde

Selon Neils J. Cummmins, il demeure que ce n’est pas uniquement « l’argent à la banque » qui vous fera réussir. C’est aussi l’héritage des « caractéristiques de leurs parents », des « habitudes », d’un « héritage culturel » et des « réseaux » qui permet aux héritiers de prospérer. « C’est que tout à propos de la vie humaine est stratifié selon le statut social ». La suppression de l’héritage ne permettrait donc pas, à elle seule, d’empêcher une reproduction de classes.

Ce constat peut entraîner une critique du système méritocratique comme étant un moyen de domination de la bourgeoisie capitaliste. En effet, nous avons vu que la réussite d’une personne n’est pas uniquement liée à son travail ou a son talent. Beaucoup de variables entrent en compte, comme l’héritage économique et culturel. Ainsi, justifier une supériorité économique sur le critère du mérite semble être dès le début biaisé. Le système méritocratique fonctionnerait dans un monde ou chaque individu débuterait au même stade, avec les mêmes moyens et les mêmes aptitudes. Cependant, cela semble impossible. Ainsi, justifier des inégalités au nom du mérité est une illusion. Tendre vers la méritocratie est enviable, mais l’atteindre inconcevable. Cette justification, reprise notamment par la gauche socialiste, en fait une nouvelle fausse valeur de la gauche bourgeoise.

Dans son dernier ouvrage, La tyrannie du mérite, le philosophe Michael J. Sandel met en cause la méritocratie, « qui permet aux gagnants de considérer que leur position est un dû et renvoie aux perdants l’idée qu’ils sont responsables de leur destin »11. Le travail, et donc le salaire, reflète dans notre société le mérite de l’individu. Cependant, le marché a déconnecté la valeur d’un travail de son contribution au bien commun. C’est bien la conception du mérite qui est faussé, se devant de se baser sur cette notion de bien commun et non sur la réussite sociale. La crise sanitaire « révèle le caractère indispensable de métiers pourtant mal rémunérés et qui ne jouissent pas de l’estime sociale qu’ils méritent ».12 Un éboueur se révèle bien plus utile qu’un trader, « Boulots de merde »3 selon les termes d’Olivier Cyran. Sandel met en avant le poids disproportionné du diplôme, comme représentant une fracture, voir une justification, entre les méritants et ceux qui ne le sont pas, entre les gagnants et les perdants. Aux Etats-Unis, le revenu par tête a augmenté de 85% depuis 1979, pourtant les hommes blancs sans diplôme du supérieur gagnent moins qu’à cette époque.13 C’est cette même critique que l’on retrouve à travers le sens premier du terme de méritocratie. Il fut créé par Michael Young14 afin de critiquer les élites qui assoient leur légitimité sur leur intelligence et leurs compétences sans pour autant les exempter d’arrogances ou réduire leur domination, bien au contraire. Le sens premier du mot colle plus à la réalité que le sens qui lui est communément admis. Gare aux méritants, que le roman dystopique ne rattrape pas la réalité, puisqu’à la fin, la population se révolte contre ses élites et la méritocratie et ce, en 2033 …

Abolir l’héritage est un préalable à tout changement profond de la société, tout comme une plus forte taxation des fortunes, des actionnaires, des marchés financiers et des entreprises. Il est nécessaire de baser le mérite sur la notion de bien commun. Bien que cela semble à ce moment inconcevable, rappelons-nous que la décapitation de Louis XVI, une année avant la révolution, l’était tout autant.


1Rafe Blaufbarb, L’invention de la propriété privée, Une autre histoire de la Révolution, 2019
2Eric Nelson, The Greek Tradition in Republican Thought, 2004
3Mikaïl Bakounine, Catéchisme révolutionnaire, 1865
4Guglielmo Barone, Sauro Mocetti, Intergenerational mobility in the very long run : Florence 1427-2011, 2016
5Gregory Clark, Neil J. Cummins, Surnames and social mobility in England 1170-2012, 2014
6Smith Conway, Rock, 2012
7Luc Arrondel and Anne Laferrère,Succession capitaliste et succession familiale: Un modèle économétrique à deux régimes endogènes, 1998
8Thomas Piketty, Capital et idéologie, 2019
9Faut-il supprimer l’héritage (ou augmenter les frais de succession) ?, Le Monde
10L’ascenseur social en panne ? Comment promouvoir la mobilité sociale, rapport OCDE, 2019
11Michal J. Sandel, La tyrannie du mérite, 2020
12« La tyrannie du mérite est à l’origine de la révolte populiste », Philosophie Magazine
13Olivier Cyran, Boulots de merde, 2016
14Michael Young, L’ascension de la méritocratie, 1958

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