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L’épineuse équation du gaz

Par Benjamin Milkoff

Conséquence des sanctions européennes liées à la guerre en Ukraine, la Russie a progressivement réduit ces derniers mois ses exportations de gaz naturel vers l’Europe, quand elle n’a pas cessé toute livraison dans certains pays. Les Etats européens craignent désormais de potentielles pénuries et adoptent des réponses variées, dont certaines pourraient menacer le front uni opposé jusque-là à la Russie. Décryptage.

Emmanuel Macron s’est voulu grave dans ses prises de paroles ces derniers jours. Lors de son discours de rentrée à Bormes-les-Mimosas, le 19 août dernier, il en a d’abord appelé « à notre peuple, auquel il faudra de la force d’âme pour […] accepter de payer le prix de notre liberté et de nos valeurs ». Le mercredi suivant, il annonçait en conseil des ministres « lafin de l’abondance, la fin de l’insouciance ». Si elle fait référence à divers enjeux – crise climatique, guerre en Ukraine, stabilité économique -, difficile de ne pas déceler dans la communication présidentielle la marque de la question énergétique, qui s’impose ces dernières semaines en Europe comme un risque de plus en plus pesant.

Le même jour, mercredi 24 août, l’Allemagne annonçait par la voix de son ministre de l’économie, l’écologiste Robert Habeck, une série de nouvelles mesures pour réduire la consommation allemande de gaz, qui prévoient notamment d’éteindre le chauffage des administrations à compter du 1er septembre. À l’autre extrémité de l’UE, c’est la Bulgarie qui se disait prête, deux jours plus tôt, à négocier à nouveau avec Gazprom un approvisionnement en gaz russe.

Des niveaux de dépendance divers

Si l’Europe paraît si fragile face au chantage énergétique russe, c’est que Moscou était jusqu’à présent le principal fournisseur de gaz naturel de l’UE, comptant encore l’an dernier pour près de 45% de son approvisionnement. Une situation qui cache des niveaux de dépendance divers. Car là où la France importait avant-guerre 25 à 50% de son gaz depuis la Russie, pas moins de 10 pays européens dont la Finlande, la Bulgarie ou la Hongrie en dépendaient pour 75 à 100% de leur approvisionnement. Ces pays, tous situés à l’Est de l’UE, sont particulièrement vulnérables aux mesures de rétorsion russes, en particulier l’interruption de toute livraison. La Bulgarie a ainsi été parmi les premiers Etats européens à voir la Russie interrompre toute livraison de gaz. S’y sont ajoutés la Finlande, la Pologne, le Danemark, les Pays-Bas et tout récemment, le 30 juillet, la Lettonie. Les autres pays européens voient, eux, les volumes de gaz livrés par la Russie diminuer. Le gazoduc Nord Stream 1 a notamment été mis à l’arrêt mi-juillet par la Russie sous prétexte de maintenance, et ne fonctionne depuis qu’à 20% de ses capacités.

La situation inquiète particulièrement outre-Rhin. L’Allemagne, qui importait 55% de son gaz de Russie en 2020, a déjà réduit sa consommation de 21% par rapport à juillet 2021, en particulier dans le secteur industriel. Cependant, il faudra encore selon Robert Habeck réduire d’autant cette consommation afin d’échapper à des pénuries qui risquent d’augmenter la facture des citoyens. Selon les lois nationale et européenne, les particuliers et le secteur de la santé devraient échapper aux coupures, mais les prix de l’énergie flambent, et le secteur économique craint, lui, d’être rationné. Le gouvernement travaille en effet depuis mai à calculer les besoins de chacun pour cibler les coupures. En cas de rationnement de certains secteurs, c’est l’ensemble de l’économie qui serait impacté, et qui pourrait entrer en récession. Complexe, cette question est aussi inflammable sur le plan social. Un récent sondage réalisé par le quotidien Bild indique que 44% des Allemands seraient aujourd’hui prêts à participer à des manifestations contre la flambée des prix de l’énergie. En France, la question du pouvoir d’achat est également une des principales préoccupations de la rentrée politique, même si le pays devrait échapper aux pénuries. Ses réserves ont dépassé le 25 août 90% de leurs capacités, et pourraient être remplies d’ici au 1er novembre.

Multiplier les initiatives pour anticiper la crise

Face à la crise, les 27 multiplient les initiatives pour diversifier leur approvisionnement. La France doit par exemple se doter d’ici l’an prochain d’un nouveau terminal méthanier au Havre pour augmenter ses capacités d’approvisionnement en gaz naturel liquéfié (GNL). La crise agit également en accélérateur de projets déjà en cours, et donc plus rapidement opérationnels. La Grèce et la Bulgarie ont inauguré le 3 mai dernier un terminal de GNL au large d’Alexandroupolis, ville grecque près de la frontière turque. Ce terminal d’une capacité de 5 milliards de mètres cubes doit être relié à un gazoduc de 28 kilomètres irriguant la Grèce, la Bulgarie, la Macédoine du Nord et la Serbie. Projet conjoint entre les deux pays et financé en partie par l’UE, ce gazoduc a connu des retards ces dernières années, mais la guerre a changé la donne. Pour le premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis, « le récent chantage de Moscou, qui a coupé l’approvisionnement en gaz de certains pays de l’Union européenne, rend maintenant la coopération non seulement nécessaire mais urgente ». Par ailleurs, La Bulgarie a également conclu un accord avec l’Azerbaidjan pour exporter son gaz via un autre gazoduc reliant Stara Zagora en Bulgarie à la ville grecque de Komotini. Là aussi, ce projet de gazoduc est ancien, sa construction ayant commencé en 2019.

D’autres chantiers, malgré l’urgence actuelle, n’ont pourtant pas connu le même coup de fouet. C’est le cas du gazoduc MidCat qui doit relier la Catalogne au Midi, et qui est achevé côté espagnol. Lancé en 2013, ce projet a été interrompu en 2019, les Français pointant son impact environnemental et son coût qui s’élèverait à 450 millions d’euros. Les pouvoirs publics arguent par ailleurs aujourd’hui qu’il faudrait des années avant son entrée en fonctionnement, ce qui diminuerait sa pertinence dans cette crise. Madrid, qui voit dans ce gazoduc l’opportunité de faire transiter par son territoire le gaz américain et nord-africain, tente sans succès pour l’instant de peser au niveau européen pour débloquer la situation. Il s’agirait notamment de faire fructifier son association avec l’Algérie, matérialisée par deux gazoducs : le Medgaz, long de 750km, ainsi que le Gazoduc Maghreb-Europe, dont les flux sont interrompus depuis l’automne dernier suite à un différend diplomatique lié à la question Marocaine. L’Espagne représente en outre 45% de la capacité de stockage de gaz liquide Européenne, et aspire donc à jouer un rôle dans la crise actuelle.

L’adaptation comme maître mot des gouvernements

Mais cette situation pousse également l’Europe à se tourner vers l’extérieur pour trouver de nouveaux fournisseurs. L’Allemagne a notamment dû faire une croix sur un marché avec le Qatar négocié en mars et récemment annulé. L’Algérie, par ses capacités de production et sa proximité géographique, est également une piste envisageable. La visite en fin de semaine dernière d’Emmanuel Macron à Alger a d’ailleurs pu être l’occasion de discussions sur le sujet. Israël semble également voir dans l’Europe un débouché potentiel. Après avoir conclu un accord avec l’Égypte en 2018 pour y exporter 20 millions de mètres cubes de gaz par jour, destinés à y être liquéfiés avant d’être expédiés en Europe, l’Etat hébreu pourrait dorénavant se tourner vers la Turquie. Les deux pays ont récemment renoué le dialogue après des années d’interruption et pourraient coopérer sur la question du gaz. Recep Tayyip Erdogan, le président Turc, a notamment déclaré au début de l’année : « nous pourrions utiliser le gaz naturel dIsraël dans notre pays, et même plus que cela, nous pourrions travailler ensemble pour l’acheminer vers l’Europe ».

Enfin, reste la voie de la sobriété énergétique, comme l’a fait notamment l’Allemagne. Un accord européen daté du 26 juillet dernier prévoit ainsi une réduction coordonnée de la consommation de gaz des Etats-membres pour que chacun puisse remplir au mieux ses réserves. L’objectif affiché, qui deviendra contraignant en cas de pénuries, est de réduire au niveau national la consommation de 15% par rapport à la moyenne des cinq dernières années. Si les 27 sont parvenus à s’entendre sur cet accord, cette unité n’est pas garantie dans les mois à venir. Entre les projets source de contentieux comme le MidCat, la disparité des niveaux des réserves et des approvisionnements russes – parmi les pays coupés de livraisons, trois sont extrêmement dépendants de ce gaz – et la difficulté de développer dans l’urgence des infrastructures lourdes, des tensions pourraient voir le jour à mesure que les manques se font sentir.

Le choix de la Bulgarie de se tourner à nouveau vers Moscou illustre par exemple l’impasse dans laquelle se trouve le pays. Et la perspective de pénuries n’est pas écartée, y compris à l’Ouest, ce qui pourrait déstabiliser l’économie européenne. En cette rentrée politique, et alors qu’après six mois la guerre en Ukraine semble partie pour durer, la question du gaz pourrait donc vite s’imposer comme un sujet central, et périlleux pour les pouvoirs Européens.


 

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