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Necropolis, La danse macabre de Arkadi Zaides

Le public fait face à un écran. Entre les deux un bureau. Sur ce bureau des manettes de commande et des ordinateurs. Au lointain, dans le coin côté cour, un chariot de service en métal. Et sur ce chariot qui ressemble à ceux que l’on peut trouver dans les chambres froides des médecins légistes, un corps. Un corps en morceaux. 

Croquis de la scénographie : L’écran, le bureau et le chariot. © Hugo Lacroix

Lorsque l’on cherche « Necropolis de Arkadi Zaides » sur internet, ce sont les images de ce corps, manipulé, autopsié, qui ressortent en premier. La performance est d’ailleurs accompagné du sigle (18+) sur le site du KAAI Theater, à Bruxelles. Un spectacle de danse, déconseillé aux mineurs, avec une image de cadavre en publicité.  De quoi attirer, peut être au travers d’une pulsion scopique perverse, le public pour Necropolis. 

Mais la où Arkadi fait une proposition scénographique forte, c’est en mettant cette sculpture, ces morceaux de corps sur un chariot, au lointain, dans la pénombre, les trois premiers quarts de la représentation. La partie plastique, (dans sa définition artistique – « les arts plastiques ») que l’on peut peut être qualifier de spectaculaire pour son réalisme, est renvoyée à l’arrière plan. Il ne s’agit pas d’une visite morbide du musée Grévin. La représentation commence d’ailleurs par la projection d’un texte. Les spectateur.ices sont mis.es en garde qu’il ne s’agit pas d’un spectacle, que nous ne sommes pas invités à applaudir mais qu’il s’agit bien de la performance d’un travail d’archivage, auquel le public va assister le temps d’une soirée. 

UNITED for Intercultural Action est un réseau qui regroupe des centaines d’organisations anti-raciste en Europe. Ce réseau recense depuis 1993, le nombre de migrant.e.s mort.e.s en essayant de rejoindre l’Europe. Le chiffre monte à 48,647 morts recensés au moment de la représentation. Le texte nous explique que, habituellement, lorsque l’on retrouve un corps se décomposant au fond de l’océan, ou s’échouant sur le rivage, la procédure légale consiste à procéder à l’autopsie du défunt. Cependant, Arkadi Zaides et son équipe remarquent que ce protocole n’est pas respecté la plupart du temps, et que des corps, souvent en plusieurs parties, se retrouvent délaissés à l’abandon et que la chaire est soumise au poids du temps. C’est donc le travail d’un thanatonaute qu’exerce l’équipe d’Arkadi et dans lequel iels ont demandés à quiconque souhaitait partager leur histoire, de filmer les sépultures dans lesquelles se trouve une personne morte d’une façon qui découle de son immigration. 

Cette image n’est pas issu de la projection mais donne une idée de ce qui était donné à voir.

Deux performeur.euses se lèvent des gradins pour s’asseoir dos à nous face aux ordinateurs. Après un texte explicatif de la procédure, on commence par une vue géolocalisée du Centre communautaire de Kriekelaar, dans la commune de Schaerbeek, à Bruxelles. Là où nous sommes, très exactement, en train de regarder la souris d’ordinateur défiler et élargir l’angle de vue. Puis on prend de la hauteur, pour surplomber Bruxelles. Ensuite une coordonnée, un nom, et une cause de décès. Suit alors une vidéo, une caméra embarquée d’un.e volontaire anonyme qui suit cette consigne « filmez vous en train de marcher dans le cimetière, depuis la porte d’entrée à la tombe de la personne ». 

Le « spectacle » est principalement composé d’un enchaînement de ces vidéos. 

Captures d’écran des vidéos projetées lors de la performance.
https://www.charleroi-danse.be/evenement/necropolis/

« Le corps est une archive et l’archive un corps« , écrit André Lepecki à propos de la ré-interpretation de Richard Move en Martha Graham. L’essayiste Portugais réfléchit sur cette idée du « reenactment » (traduisible par : re-jouer / re-activer) que permet l’art de la danse et de la performance. Le corps est un vaisseau qui transporte son histoire mais aussi celle de beaucoup d’autres ; et la danse est une manière concrète de rejouer ses gestes du passé. 

Les outils numériques que deploit l’artiste Arkadi Zaides témoignent de cette difficulté à « réactiver » le corps des morts. Les vidéos en caméra embarquée dans les cimetières parlent des vivant.e.s qui rendent hommage aux défunt.e.s, la modélisation 3D fait danser péniblement les membres de ce qui semble être un corps en décomposition. Ce soir aucun vivant ne dansera sur le plateau, seulement l’autopsie chorégraphiée d’une triste histoire, qui malheureusement ne se veut pas singulière.  

Saisir les spectateur.ices là où iels s’attendent à trouver de la danse, pour parler des morts, démontre la force de cette performance. Ce n’était pas un spectacle, personne n’applaudit d’ailleurs, mais tout le monde regarde le corps d’une marionnette désarticulée, danser sur un écran de télé. 

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https://arkadizaides.com/necropolis

https://www.kaaitheater.be/en/agenda/necropolis-18

chrome-extension://efaidnbmnnnibpcajpcglclefindmkaj/https://www.lettere.uniroma1.it/sites/default/files/2260/42.2.lepecki.pdf

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