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La machine de Turing à l’affiche au théâtre du Palais Royal

« Bref, je suis une espèce de héros, mais qui, depuis bientôt dix ans, n’a le droit d’en parler à personne ». C’est ainsi que La Machine de Turing nous présente son héros éponyme, Alan Turing, mathématicien anglais de génie, oublié de tous au moment de sa mort par suicide en 1954. S’il est désormais de plus en plus connu (notamment grâce au film Imitation Game, où il est joué par Benedict Cumberbatch), la pièce de théâtre revient sur son parcours d’exception afin de nous révéler un homme omis jusque-là par la postérité malgré ses exploits. L’intrigue débute alors que Turing porte plainte pour cambriolage. Par ce geste, il enclenche un engrenage le menant à sa perte et nous permettant de revenir sur les étapes clés de son existence. La mise en scène de Tristan Petitgirard a recours à un système ingénieux de flashbacks nous emmenant d’un commissariat de police en 1952 jusqu’aux couloirs du King’s College en 1931.

La pièce brosse le portrait d’un génie excentrique et original. Turing est brillant et bègue, athlétique et sensible. Une partie du génie de Turing semble lui être innée certes mais cela ne lui permet pas d’accéder au bonheur. Il reste incompris des autres, desquels il veut pourtant se rapprocher. L’incarnation de son génie évite ainsi beaucoup d’écueils typiques quant à la représentation des hommes brillants : il n’est pas un homme froid et détestable mais maladroit et sentimental. Les mathématiques lui apparaissent alors comme une poésie des sciences, riche en conceptions et en inventions. C’est le seul langage qui lui fait sens et qu’il réussit à maîtriser parfaitement, sans bégaiement. Par cette compréhension, Turing parvient à accélérer la fin de la guerre et à mettre un coup d’arrêt à l’idéologie nazie sans pour autant être célébré. Les génies nous sont souvent présentés comme des hommes hors du commun, inaccessibles. Ce n’est pas le cas de Turing : son génie doit être caché (il décrypte la machine à code allemande Enigma mais sa découverte est classée secret défense). De même, plutôt que de se situer en hauteur par rapport aux autres, il cherche à transmettre sa connaissance du langage mathématique, duquel il est intimement familier. C’est ainsi qu’il imagine des machines pensantes, capables d’émotions, une idée pour laquelle il est pourtant ridiculisé par ses pairs mais qu’il continue à défendre à tout prix.

La Machine de Turing,  © Tous droits réservés Fabienne Rappeneau.

Finalement, en portant plainte, Turing se révèle au public qui l’observe et qui se rend témoin d’une histoire ignorée et oubliée ainsi qu’à la société britannique qui n’admet pas son homosexualité (il est condamné pour “indécence manifeste et perversion manifeste”). Il doit choisir sa punition entre la castration chimique et l’emprisonnement. Il choisit le premier afin de pouvoir poursuivre ses recherches alors même que son traitement le limite dans ses activités et le bannit de la société. Isolé, il croque une pomme empoisonnée au cyanure pour mettre fin à ses jours, sans doute un hommage à son film préféré, Blanche-Neige, comme un dernier témoignage de sa sensibilité. 

La Machine de Turing a été présenté en 2018 au festival OFF d’Avignon et son succès ne se dément pas. A la fois émouvante et drôle, elle nous touche grâce à un casting époustouflant (j’ai personnellement vu les comédiens Matyas Simon et Gregory Benchenafi, en alternance avec Benoit Solès et Amaury de Crayencour) qui atteint un public hétéroclite. Elle est actuellement à l’affiche au théâtre du Palais Royal.

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