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Le classique de la semaine : Le ventre de Paris, d’Emile Zola

Comment fait-on du boudin ? Question que l’on se pose à juste titre. On peut choisir la simplicité et regarder Wikipédia. On peut choisir un moyen plus détourné, et décider de plonger dans l’arrière boutique de la charcuterie Quenu Gradelle, décrite dans Le Ventre de Paris d’Émile Zola. Publié en 1873, ce roman s’attache à rendre la vie du quartier des Halles à Paris. S’il est difficile aujourd’hui de lire dans la topographie parisienne la raison du nom de ce quartier, le roman de Zola explique ce toponyme. Mais revenons sur l’intrigue, dont le rideau se lève par une nuit de septembre. Florent, récemment évadé du bagne de Cayenne, fait son entrée dans Paris, où il retrouve son frère cadet, Quenu, qui a pris la tête d’une charcuterie avec l’aide de sa femme Lisa.

Logé et nourri par sa famille, Florent va prendre un emploi aux Halles et va petit à petit replonger dans ses vices : le socialisme et l’insurrection. En effet, Florent a participé aux fameuses « journées de décembre », ces jours de révolte qui ont suivi le coup d’état de Napoléon III. Depuis 1848, la France était une république. Cependant, le 2 décembre 1852, Louis-Napoléon Bonaparte, élu au suffrage universel masculin en tant que président de la république, prend le pouvoir et proclame l’Empire. Les partisans de la République s’insurgent contre cette prise autoritaire du pouvoir et une insurrection naît, les pavés servent aux barricades et les fusillés sans procès sont nombreux. À son retour à la capitale, quelques années après cet événement, Florent s’aperçoit que la ville a changé, et qu’un quartier nouveau a émergé : le quartier des Halles. Dès la fin des années 1850, on voit s’élever entre la Bourse et l’église saint Eustache un ensemble de pavillons, construit d’abord en pierre, puis en métal. Cette technique en est à ses balbutiements à l’époque et ne cesse d’impressionner Zola lui-même, qui voit dans ce quartier un corps, un monde, un vase clôt qu’il peut étudier dans ses moindres recoins. Et c’est ce qui nous frappe, à la lecture du Ventre de Paris. Plus que l’histoire d’un personnage, c’est la vie de cette immense machine à nourrir Paris qui occupe l’espace narratif.

Le Ventre de Paris n’est pas le roman le plus « romanesque » de Zola, si l’on conçoit par cet adjectif une intrigue à rebondissements, où les personnages nous laissent une forte impression et nous passionnent. Il s’agit plutôt pour l’auteur de mettre sa casquette d’anthropologue, d’observateur aigu de la société et de rendre compte d’une réalité sociale d’un quartier de Paris à une époque donnée. Et l’on s’y croirait. L’auteur revient avec minutie sur chacun des pavillons de ces halles, dédiés à un type d’aliment. Il y a le pavillons de « la marée » qui regroupe les poissons d’eau de mer et d’eau douce, de la viande, du fromage du beurre et des œufs, aux herbes, aux blé et farines … Cette opportunité de vente attire des marchands de toutes les campagnes entourant Paris, si bien qu’un monde s’organise à l’intérieur des halles, mais également à l’extérieur, pour les plus humbles vendeurs qui n’ont pas de place attitrée. C’est un monde se bousculant, hurlant et grouillant qui est mis sous nos yeux, entre les harangues des marchandes de poissons et les commérages des habitants du quartier. À l’opposée de cette foule, se trouve la charcuterie du frère et de la belle-sœur de Florent, un lieu où règne une grande propreté bourgeoise, une clarté et une bonhomie propre aux endroits où l’on vend des « bonnes choses. » Nous passons un temps considérable aux côtés de Quenu et de sa « belle Lisa » dans leur arrière-cuisine, préparant des viandes, faisant fondre des graisses et bourrant des boudins.

L’amour de la bonne nourriture situe les personnages socialement, et le roman de Zola est un roman à forte dominante sociale. Il se construit sur une opposition fondamentale entre ceux qui ont faim, les maigres, les dangereux, et ceux qui sont rassasiés, qui mangent à leur faim et qui aiment l’Empire. C’est toute la différence entre Florent et sa famille. Arrivé du bagne, ce dernier n’a que la peau sur les os, et très vite, cette caractéristique devient, aux yeux des autres personnages, une spécificité de son caractère. On pense qu’un homme maigre ne peut être vraiment intègre, qu’il cache quelque chose, et son état physique déclenche de la méfiance. À l’inverse, l’embonpoint du petit bourgeois Quenu est rassurante, elle met en avant les charmes du confort et du contentement de l’ordre social. Les scènes où l’on décrit la graisse comme un élément fondamental de la maison Quenu contrastent fortement avec les scènes où l’on parle politique dans l’arrière boutique de Lebigre.

Revenu à ses premières amours, Florent tente en effet d’organiser une insurrection dans Paris. Il est pour ce faire accompagné d’un certain nombre de « maigres », de jeunes intellectuels et autre professeurs sans le sou. La métaphore est filée. Si pendant l’ensemble du roman, la description des Halles semble prendre le dessus sur l’histoire, les dernières pages se recentrent sur la figure de Florent et sur son plan politique, avec un dénouement que l’ironie de l’auteur nous faisait pressentir longtemps auparavant.

Pour en savoir plus :

https://www.franceculture.fr/emissions/le-genie-des-lieux/les-halles-une-malediction-parisien

https://www.franceculture.fr/emissions/la-compagnie-des-auteurs/zola-34-sociologie-de-zola-0

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