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Le classique de la semaine : La Condition humaine, d’André Malraux

Plongeons ensemble dans le roman principal d’André Malraux, La Condition humaine. En mai 1933, Malraux termine la rédaction de ce roman qui obtiendra le prix Goncourt et déclare qu’il est « celui de mes ouvrages auquel [il] tien[t] le plus ». On y raconte le massacre des militants communistes chinois par les troupes de Tchang Kaï-chek à Shanghai en 1927, à travers de multiples personnages, dont on s’accorde à dire que Kyo Gisors est le plus développé. Le rideau s’ouvre à quelques jours de cet événement, alors que la ville et le pays sont agités de spasmes révolutionnaires. L’atmosphère est fiévreuse, l’écriture sèche. Il nous vient rapidement une étrange sensation de lecture : la nette impression que l’intrigue se déroule en une seule nuit. C’est faux, Malraux multiplie les scènes diurnes, mais gère les éléments temporels de telle façon que la brume et les nuages assombrissent toujours la perspective.

La Condition humaine - Wikipedia

Les scènes de nuit n’ont quant à elles rien à envier aux films noirs et sont en réalité des scènes de vie, bien plus importantes que les scènes d’actions en journée. Elles sont la moelle du roman, les réflexions des personnages sur l’action. Cette atmosphère, alliée à un ensemble choral de personnages et à des questionnements existentiels – du type la place de l’homme dans un monde sans Dieu – a de très fort relents tragiques. Cette dimension est immédiatement comprise par Meyerhold, alors que Malraux voyage en URSS en 1934. Ce metteur en scène russe, qui avait adhéré à la révolution de 1917 et était devenu directeur du Théâtre de la Révolution, propose une adaptation, mais qui ne donne pas suite. Cet exemple, ainsi que divers essais cinématographiques, montrent bien l’esthétique visuelle de l’œuvre.

Au milieu de cette Shanghai nocturne en ébullition, entre distribution d’arme et magouilles politiques, surgit un personnage : le Baron Clappique. Sa première apparition : attablé au bar d’une boîte de Jazz avec deux prostituées, il hurle des phrases insensées qui obligent Kyo à détourner son regard vers lui. « En talapoins, chère amie ! On les habillera en ta-la-poins ! » L’absurde est lancé. La tradition théâtrale, depuis l’Antiquité, met en scène des types de personnages qui permettent de dresser des canevas d’histoire et qui sont par la force des choses devenus des stéréotypes.

On pense à la tradition italienne de la commedia dell’arte. Parmi ces types, on reconnaît celui du fou. Hérité du Moyen Âge, le fou était celui qui était chargé de faire rire la cour, devant le roi. Il représentait une caution de légèreté dans un monde souvent marqué par la noirceur : guerre, épidémie, famine. D’un point de vue étymologique, le mot fol signifie « enflure » ou « bosse ». Il pourrait provenir du latin folis qui signifie « sac empli de vide ». Follere : s’agiter comme un soufflet.

Le personnage de Clappique, dans le roman de Malraux, peut répondre à cette esthétique du fou. Il n’en porte bien sûr pas les attributs traditionnels, mais dispose lui aussi d’un costume de scène : « le carré de soie noire, style Pieds-Nickelés, qui protégeait son œil ». Le narrateur nous dit cependant que « de quelque façon qu’il fût habillé – il portait un smoking, ce soir – le Baron de Clappique avait l’air déguisé ». L’accent est mis sur l’aspect hétéroclite et disparate du personnage qui fait écho au fou traditionnel. On reconnaît également le fou à l’espace qu’il parvient à mettre en place.

Les personnages de théâtre sont toujours dépendants de l’espace scénique qui leur est dévolu, et ils doivent en tirer partie. Clappique réagit avec son espace comme un personnage de théâtre sur scène. Ainsi, après sa discussion avec le peintre Kama, Clappique sort (« il sortit »). Quelques lignes plus tard, le nez de Clappique reparaît par la porte : « La porte se rouvrit, un nez passa, une voix caverneuse dit : « le baron de Clappique n’existe pas. » Ainsi, on voit que ce personnage se situe à la fois sur la scène, mais également sur le seuil, à un point de limite. Ce véritable jeu de scène que Clappique met en place montre son rapport biaisé à la géographie de ce qu’il visualise comme une scène, et achève de faire de son monde et de sa personnalité un théâtre.

Le bouffon est généralement un personnage de façade. En effet, le bouffon du roi est maître de l’illusion, lui qui se fait passer pour fou afin de pouvoir révéler aux autres, aux nobles, leurs plus gros défauts. Personnage ostentatoire, sa vraie fonction est de révéler aux autres des vérités que seul son statut de marginal peut prononcer. Sa bouffonnerie lui confère une immunité qui lui permet d’outrepasser les règles. Le fait que les fous, pendant le Moyen Âge, étaient éduqués dans des écoles spécialisées laisse à penser que la fonction requérait une instruction élevée. Michel Foucault dresse un portrait des fous dans Histoire de la folie à l’âge classique. Selon lui, la folie passe principalement par la parole. Le langage du fou n’a pas « le même sens, le même statut » que celui des autres, et doit être pris différemment. La parole de Clappique peut plusieurs fois être comprise selon ce motif. Les nombreuses paraboles qu’il énumère ont toujours cette caractéristique d’avoir un sens double.

Castle Fool Strassenfasnet · Free photo on Pixabay

Dans cet aspect de sa folie, Clappique se fait l’héritier de certains personnages des pièces de Shakespeare, tels que Mercutio, dans Roméo et Juliette, ou encore le Fou du roi dans Le Roi Lear. Mercutio et Clappique partagent tous les deux cette passion des histoires étranges. Mercutio, avant de conduire ses compagnons au bal des Capulet, évoque la Reine Mab, une évocation qui fonctionne comme les récits de Clappique. Les deux partagent un caractère fantasque qui peut se transformer en effroi. Lorsque Clappique prend conscience de son être, un vent de terreur souffle sur le roman, d’autant plus que ce personnage, qui nous semblait jusqu’alors complètement ridicule, devient tout à coup sérieux. De la même manière, Mercutio, personnage fantasque toujours à la recherche de bons mots, est celui qui va finalement maudire les autres : « a plague o’ both your houses » (la peste soit de vos deux maisons).

Mais Clappique peut également être un avatar du fou du Roi Lear. Tatjiana Silec évoque Érasme et cette idée positive du fou, que Shakespeare reprendra dans Le Roi Lear. Le fait d’avoir un fou permet de se définir par rapport à lui, il est là comme un garant qui permet aux autres personnages de se considérer comme sain. Le fou est celui qui révèle les vérités qui dérangent le reste de ses congénères. En riant des autres, il les pousse à connaître les vérités et par là même, brise le quatrième mur et permet d’établir un discours critique sur le roman. Foucault l’énonçait déjà dans Artières et Bert, « être fou, c’est en savoir plus que les autres ».

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