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Le classique de la semaine : As You Like It, de William Shakespeare

Une escapade fugitive loin de la ville et de ses mensonges, voilà le point de départ d’As you like it, comédie de la maturité rédigée vers 1583 par William Shakespeare. C’est en effet dans la forêt des Ardennes que vont se retrouver, sous l’effet de circonstances diverses, les personnages de la pièce. Le duc senior tout d’abord, renvoyé de sa cour par son frère Frédéric, qui s’en est saisi : il est bientôt rejoint par ses plus fidèles amis. Le jeune Orlando ensuite, renvoyé de la cour à son tour par ce même Frédéric en raison de la discorde du suzerain avec feu son père. Rosalinde, enfin, que son oncle Frédéric expulse parce qu’il la soupçonne de trahison. C’est sans compter sur l’amitié qui la lie à sa cousine Célia, la fille de Frédéric : pour elles qui se considèrent comme des soeurs, cette séparation serait insupportable. C’est donc sous des déguisements que les deux jeunes filles vont à leur tour s’introduire dans cette forêt des Ardennes, ce sanctuaire mystique qui, mieux que tout autre, se révèle favorable aux changements.

Ces changements prennent des formes variées qui constituent autant de déviances par rapport aux normes qui régissent la cour. Tout d’abord, l’éloignement avec la société comprise en tant que civilisation permet une redistribution des rôles et un bouleversement de la hiérarchie établie : rois et paysans se retrouvent soudainement sur un pied d’égalité. C’est notamment cette hétérogénéité sociale des personnages qui justifie le jeu de Shakespeare sur plusieurs registres et niveaux de langues, lui permettant ainsi de renouer avec l’universalité qui fait le succès de ses pièces. D’autre part, cette distance vis-à-vis des normes sociales est l’occasion pour l’auteur de les questionner en abordant des thématiques comme celle du mariage arrangé ou encore de l’héritage par primogéniture pour faire valoir à leur encontre l’authenticité des sentiments et la justice. En effet, la défense d’un amour sincère, incarné par Rosalinde et Orlando, va à l’encontre du régime du mariage tel qu’il est mis en place sous le règne d’Elisabeth I.

En outre, la question du paraître, essentielle dans l’œuvre, permet d’aborder le changement en termes d’identité. En effet, pour éviter de se faire reconnaître ou attaquer, Rosalinde choisit de se déguiser en homme : dès lors, elle prendra le nom de Ganymède. Ce déguisement donnera lieu à de nombreux quiproquos lors de sa rencontre avec Orlando, le jeune homme dont elle est tombée amoureuse. Profitant du subterfuge pour en apprendre plus sur les sentiments du garçon à son égard, Rosalinde développe un double entendre qui sera une des sources majeures d’humour dans la pièce.

Toutefois, au delà de l’aspect comique, le travestissement de l’héroïne met en lumière la subtilité de la délimitation des genres, laquelle est rendue d’autant plus sensible qu’à cette époque, tous les acteurs étaient des hommes. Ainsi, alors que ledit Ganymède tente d’apprendre à Orlando le jeu de l’amour en se faisant passer pour sa belle, le public ne doit pas oublier que sous la couverture de Ganymède se cache la vraie Rosalinde, et que derrière, cette Rosalinde est jouée par un garçon. Cette superposition des identités est particulièrement mise en évidence dans l’épilogue, alors que Rosalinde déclare : “if I were a woman…“, sous-entendant qu’elle n’en est pas une. Soulignons par ailleurs l’importance que Shakespeare a choisi de donner à ce personnage féminin, puisqu’il n’était pas d’usage de leur conférer tant d’importance ni de leur confier l’épilogue. 

Quoi qu’il en soit, cette prise de parole assumée de l’acteur sous les traits du personnage est l’un des nombreux procédés qui permettent à Shakespeare de faire signe vers l’artificialité du théâtre dans son œuvre. Si l’on ne retrouve pas dans ces lignes de mise en abîme ou de masque, le soliloque de Jacques est sans équivoque à ce sujet. C’est lui en effet, qui déclare dans la scène 7 de l’acte II : 

Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs.“

Pour finir, si cette pièce est si légère, c’est surtout parce qu’elle finit bien. Les complications qui se posent au fur et à mesure des scènes finissent par se résoudre, et les réconciliations présidées par la déesse Hymen et le vieux duc. La forêt des Ardennes, théâtre de tant de bouleversements et de révélations inattendues, semble finalement incarner le point d’équilibre de la société, un passage obligé par le désordre pour en revenir à l’ordre et à la sérénité. Comme il vous plaira est par excellence une pièce de la résolution

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