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In My Room ou comment l’intime devient universel

Miu Miu est une enseigne de designer de mode créée en 1993 par les dirigeants de Prada, notamment par Miucca, fille de Mario Prada qui lui donne son nom. Passant de la mode à la vidéo, Miu Miu se démarque par sa recherche de nouveauté, notamment à travers la mise en place d’une série de court-métrages, les Women’s Tales initiés en 2011. Ces capsules vidéos abordent des thématiques différentes afin de mettre en avant une esthétique très léchée, que ce soit avec la fiction ou le documentaire, mettant en avant la place des femmes dans notre monde contemporain.1


In My Room, réalisé par Mati Diop en 2020, est le 20ème épisode de la série. La jeune cinéaste
frano-sénégalaise s’était déjà démarquée au festival de Cannes avec son film Atlantique en 2019. In My
Room, filmé pendant le confinement de Mars 2020, arrive à créer un univers dans un espace aussi
restreint que la chambre : il renvoie à l’intime mais aussi à la situation actuelle de confinement mise en
place pour contrer la pandémie. Nous partageons d’ailleurs déjà l’expérience de la réalisatrice dès le titre :
nous sommes nous aussi « in our rooms ». Mati Diop met en avant les questionnements sur le fait de
tourner dans un espace confiné et ce que cela veut dire pour le cinéma : « When Miu Miu proposed to me to make a film for Women’s Tales during confinement, in the midst of a health and social crisis, I thought it was a very delicate exercise but also a challenge that confronted me with essential questions about my practice as a filmmaker. What story can I tell now, with minimal means, alone in my studio, that resonates with what the world is going through while being intimate? »2 In My Room questionne sur le fait de filmer l’intime et le passé en temps de confinement et pose cette question : comment une expérience personnelle peut acquérir une dimension universelle ?

Tout d’abord le court-métrage se base avant tout sur des ressentis avec l’importance de
l’ambiance sensorielle. C’est un film contemplatif avec une mise en image des temps morts qui pourtant
en disent beaucoup sur notre humanité. Les sensations visuelles et corporelles sont illustrées par le vent
dans les rideaux, ou encore par le soleil sur la peau de la réalisatrice qui se met elle-même en scène ou
bien par la voix de sa grand-mère qui devient le fil rouge du film. Celle-ci a, en effet, perdu la vie peu
avant le confinement et le film se construit comme un sorte d’hommage. L’omniprésence du coucher de
soleil souligne aussi le déclin de sa grand-mère qui sombre dans la maladie d’Alzheimer.
Malgré la gravité du sujet, le court-métrage n’en reste pas moins un film de commande qui doit
aussi s’intégrer à une dimension esthétique pour être en accord avec la marque MiuMiu. Mati Diop arrive
à faire la synthèse de son expérience personnelle tout en mettant en valeur les vêtements de cette maison de couture. Montrer des habits c’est avant tout montrer un corps en mouvement, or, quand celui-ci est
confiné, il ne reste plus que la danse, seule dans sa chambre pour souligner la beauté du tissu.
Mati Diop nous offre alors non seulement une expérience incarnée sur elle-même et son rapport à
l’espace en temps de crise mais aussi une démonstration de la beauté brillante et luxuriante de MiuMiu.
La sensualité apportée par les vêtements est néanmoins désamorcée par des plans sur elle avec son
portable : sorte de retour à la réalité pour embrasser une expérience humaine avant tout.

Coucher de soleil comme seule source de poésie en temps de confinement ©In My Room, Mati Diop

Une des problématiques de In My Room est aussi le fait d’intégrer le passé à une expérience
actuelle et comment deux expériences, deux sensibilités, celle de la petite fille et celle de la grand-mère,
peuvent se répondre. Le court-métrage met alors en exergue des sentiments de solitude et un
questionnement universel sur la vie et sur la mort.
Dans Filmer le passé dans le cinéma documentaire, François Caillat qui échange avec différents
cinéastes distingue deux catégories qui permettent d’illustrer le passé : le plein « plénitude d’images et de
sons d’autres fois, parfois jusqu’au ‘trop-plein’ de souvenirs »
et le vide « rien ne manifeste plus aucune
trace de ce qui s’est joué autrefois »
. Ces deux « matériaux pour représenter le passé »3 , Mati Diop les
utilise dans le film pour mettre en parallèle sa routine de confinement et les derniers instants troublés de
sa grand-mère. Ainsi la réalisatrice nous surprend avec le témoignage de sa grand-mère dont la voix
affolée contraste avec la douceur des longs plans fixes. Avec les premières phrases de la vieille dame
nous pensons qu’elle va raconter toute son histoire, notamment pendant la Deuxième Guerre Mondiale
mais en réalité, son témoignage est utilisé pour faire un parallèle avec ses souvenirs et la situation actuelle
de pandémie. Le passé se confronte au présent dans un contexte inédit pour montrer l’universalité des nos expériences : l’ennui, la peur et le besoin de liberté. La voix de la vieille dame font écho avec notre
expérience « on est là…On ne fait rien, les jours passent ». Plutôt que de seulement recueillir un
témoignage, Mati Diop choisit de dresser un portrait de sa grand-mère, fixer ses derniers instants et
surtout développer toute une réflexion sur la solitude.

Une grand-mère définie en creux

Mélanger passé et présent amène aussi une réflexion sur le médium utilisé. La cinéaste joue à
nouveau avec le contraste en choisissant de montrer sur l’écran de son mac les notes rédigées pour la
structure de son projet tout en gardant une esthétique rétro tout au long du film. Le moderne et l’ancien se
croisent pour donner une dimension pop qui correspond bien à l’esthétique de MiuMiu. La cinéaste
évoque d’ailleurs Verdi et La Traviata puis, sans transition, enchaîne avec une musique plus moderne de
hip hop dans un patchwork surprenant.

Enfin, In My Room met en place une esthétique de l’intime au service d’une réflexion sur le
médium cinématographique. Mati Diop va creuser en elle-même tant dans l’intimité de sa maison que
dans ses rapports, parfois conflictuels, avec sa grand-mère. Elle choisit d’utiliser l’ironie et le jeu dans
une démarche qui rappelle parfois celle d’Agnès Varda, notamment dans Les Glaneurs et la Glaneuse (2000) où la cinéaste se met elle aussi en scène. Diop s’adresse ainsi à Verdi, compositeur que sa grand-
mère écoute souvent, dans un mail décalé qui lui permet de retrouver l’inspiration. Elle se montre alors à l’écran en train de faire du playback sur un air de La Traviata. Les propos recueillis chez la vieille dame
montrent aussi une certaine dimension ironique dans la démarche de Mati Diop. En effet, sa grand-mère
s’adresse sèchement à son aide-soignante pour lui demander si elle n’a pas « quelque chose de drôle à
raconter »
, l’infirmière répond «oh, je ne suis pas venue pour ça » . Avec cette échange, la réalisatrice
semble aussi s’adresser au spectateur, elle non plus n’est pas venue pour raconter « quelque chose de
drôle »
mais plutôt pour nous renvoyer l’image de notre propre humanité.
In My Room propose également une réflexion sur la mémoire et comment le dispositif même du
documentaire repose sur celle-ci. Mati Diop entend fixer des moments douloureux, troublés et parfois
joyeux. De même, sa grand-mère joue à plusieurs reprises avec les mots avec une certaine amertume qui
souligne son angoisse de la maladie : quand l’infirmière lui dit « vous ne le pensez pas ! » elle répond « je ne pense plus à rien, j’ai la mémoire qui flanche». La cinéaste parvient à capturer un état d’esprit plutôt
qu’un réel témoignage et c’est cela qui rend son film si touchant.
La réalisatrice parvient à donner une dimension universelle à son histoire personnelle à travers ses plans
de coupes sur ses voisins. Le sur-cadrage des fenêtres fait penser à une multitude de petits écrans de
cinéma qui représentent chacune des histoires potentielles. Les habitants de l’immeuble en face, filmés en
ombre chinoise pour conserver une certaine pudeur, sont un rappel que les problématiques de la fille et de
la grand-mère sont un grain de sable qui fait partie d’un tout. Le film s’achève alors sur une sorte d’ode à
l’humanité, la dernière réplique « allez viens sortons » nous renvoie à notre propre désir de liberté.

En conclusion, In My Room mêle l’intime et l’universelle dans un film essai poétique. C’est un
film d’une grande douceur qui aborde la solitude par le prisme de la vieillesse et de la maladie mais aussi
par le prisme du confinement en mêlant archives personnelles et longs plans immersifs Mati Diop creuse
dans son intime pour mettre des images sur le bouleversement que le confinement a pu apporté dans nos
vies. L’intime devient alors aussi universel dans sa capacité à faire voir des expériences communes qui
témoignent de notre humanité.

1 https://www.vogue.fr/communaute/wiki-de-la-mode/articles/miu-miu-le-grand-talent-de-la-petite-
soeur-de-
prada/20623#:~:text=La%20cr%C3%A9ation%20de%20Miu%20Miu,vu%20le%20jour%20en%201913.

2 https://www.miumiu.com/ch/fr/miumiu-club/womens-tales/womens-tales-20.html
3 Filmer le passé dans le cinéma documentaire, François Caillat et dix autres cinéastes, (2002), éd.
L’Harmattan, p 52 chap. III

Lien vers le court-métrage: https://www.youtube.com/watch?v=q2Bd77yfvNM&t=591s

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