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Cinéma

Cruising de William Friedkin : plongée entre violence de la jouissance et jouissance de la violence

Au début des années 80, Cruising, ou La Chasse de William Friedkin brise le tabou lié aux pratiques sexuelles marginales en inscrivant son film dans un milieu peu représenté au cinéma : celui des boîtes de nuit gay sadomasochistes. Mais Friedkin ne s’arrête pas là. Il choisit en premier rôle de son thriller Al Pacino, ce qui n’est pas un hasard, puisque Pacino n’est pas n’importe quel bougre. Après les deux premiers films de la trilogie Le Parrain, il incarne un symbole d’une certaine idée de la virilité de l’époque. Policier sous couverture, son personnage entre en immersion dans ce milieu nocturne qui lui est étranger, et dans lequel il se perd peu à peu, afin de retrouver le tueur en série qui y sévit. Un thriller donc forcément singulier, qui pose les jalons de réflexions précurseures, notamment sur la sexualité masculine.

Cruising nous plonge dans une esthétique enivrante paradoxale, à la fois sensuelle et cauchemardesque. Puisque le meurtrier séduit les hommes ressemblant à Pacino avant de les tuer, le détective doit flirter avec la mort. Le film aborde les limites morales d’une enquête policière et leurs méthodes à mesure que la mission du détective s’instille subtilement et sournoisement dans sa vie privée jusqu’à la contaminer dangereusement. L’ambiance glaciale bleutée angoissante du milieu gay dans laquelle le personnage de Pacino se fond de plus en plus contraste avec l’atmosphère veloutée de sa vie conjugale hétérosexuelle, dominée par les tons chauds. Notamment dans cette séquence de danse où notre vision se brouille, à l’image de celle du détective, les gouttes de sueur perlent sur les corps et la pâleur des peaux leur confère une dimension spectrale. Friedkin épouse de cette manière les sensations de son personnage, à tel point qu’on pourrait nous aussi perdre le sens de la réalité dans ce monde aussi fantomatique que fantasmatique. Cette mise en scène inquiétante et perturbante expose ainsi comment un milieu festif peut s’avérer oppressant pour le protagoniste en pleine crise identitaire.

La pénétration dans ©Cruising / La Chasse (1980) de William Friedkin

Contrairement à l’accoutumé au cinéma, Friedkin n’hésite pas à hypersexualiser le corps des hommes, et non celui des femmes. Cette hypersexualisation participe à cette peinture troublante d’un monde marginal qui questionne le lien entre désir et violence. La sexualité gay n’est pas seulement montrée comme sulfureuse mais dangereuse parce qu’elle reste châtiée et peut entraîner la mort. Dans la mesure où jouissance et souffrance proviennent toutes deux de la violence au sein de cette sphère sadomasochiste, le cinéaste entretient une ambiguïté dans laquelle le meurtre remplace l’acte sexuel : les seules pénétrations homosexuelles qui figurent réellement dans le film sont celles du couteau dans le corps des victimes. A l’aube de la pandémie du sida, ce rapport étroit entre sexe et crime pose la question de la masculinité et du refoulement de l’homosexualité dans la société américaine.

Le film réserve également d’autres surprises, et son choix de ne pas toujours se prendre trop au sérieux contribue à sa fascinante étrangeté. L’ambivalence apparaît omniprésente, jusqu’au titre français plus énigmatique qu’il n’y paraît : la nature de “La Chasse” ne s’avère pas aussi évidente qu’on aurait pu le croire. Dans cet univers peuplé de faux policiers, dont les matraques et les menottes ne servent pas à la répression criminelle, ce jeu de séduction se révèle d’autant plus périlleux. Il serait en effet légitime de se demander ce qui terrifie le plus ce détective dans ce pays où règnent plaisir, danger et illusions : y trouver la mort, ou ses propres fantasmes ? Tout peut surgir lorsqu’on s’enfonce dans la nuit, dans l’inconnu, dans les méandres de l’inconscient.

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