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L’injonction au bonheur, quand le mal-être suppose l’exclusion sociale

Le bonheur et la tristesse, des concepts aussi séculairement étudiés que cruciaux dans nos rapports humains sont sujets à débat depuis maintenant depuis quelques années dans l’univers professionnel et privé des Français. Pourquoi y a-t-il eu l’émergence des «happiness-manager » et du développement personnel ? Des objectifs qui paraissent simples mais qui sont dictés par la productivité et parfois par le maintien de son insertion sociale.

Quelques chiffres sur le bonheur parmi les Français

Les sociologues Rémy Oudghiri et Gaël Brulé, invités d’une émission de France Inter parlaient de ce qu’ils appellent le «bonheur à la française», un paradoxe selon lequel le bonheur des Français se trouverait individuellement au-delà du groupe. Les chercheurs (qui suivent de près le cliché du français rabat-joie) estiment qu’il aurait du mal à montrer son bonheur publiquement, qu’il est plus simple, et peut-être mieux vu, de parler de choses pessimistes. Et pourtant au niveau de la santé au travail, Mathilde Debry, dans un article en 2018 nous expliquait que parmi les Français qui disent souffrir de dépression ou de mal-être au travail (56% selon un sondage de cette même année), seulement 22% seraient prêts à parler de leur état à leurs collègues selon ce même sondage. La raison étant un «état honteux» à partager, ce qui montre un paradoxe dans ce qui nous mène à deux faces d’un même problème que je vais m’employer à développer ici : dans le monde professionnel d’une part, et dans les relations sociales d’autre part.

L’injonction au bonheur à la solde du productivisme

Il n’est un secret pour personne que les entreprises recherchent le profit, ceci étant leur principale priorité afin de pouvoir rester compétitif. C’est d’ailleurs pour cela qu’elles s’emploient à « caresser dans le sens du poil » divers publics. Récemment, la communauté LGBT+ lors de la semaine contre l’homophobie, le 17 mai dernier, où on a pu voir de grandes entreprises arborer fièrement le fameux drapeau arc-en-ciel, dans un objectif marketing.

Au niveau de la productivité des salariés, les entreprises ne sont pas en reste : dans un pays comme la France où les travailleurs sont parmi les plus productifs d’Europe (La France travaille 5 % de plus que l’Allemagne tout en produisant 14% de richesse en moins), la nécessité de partir en guerre contre le mal-être au travail s’est démocratisé dans les entreprises, ce qui, de prime abord, apparaît être une attention louable. On assiste à l’émergence du «happiness manager», autrement dit un manager supposé diriger une équipe dans une entreprise avec pour spécificité de le faire avec délicatesse et bienveillance. Thibaut Bardon explique que malheureusement de telles méthodes pourraient avoir des conséquences négatives, car «intrusive» dans la vie personnelle de l’individu.

Finalement, si l’humanisation au travail est une bonne chose en théorie, l’effet peut vite s’avérer pervers puisque le bien-être au travail pourrait passer plus classiquement par la reconnaissance et la valorisation du travail des salariés ainsi que le respect mutuels ou avec leur hiérarchie. C’est d’ailleurs les principaux problèmes relatés au travail avec le fait de ne pas avoir l’impression d’exercer une profession qui a du sens. Embaucher une personne pour humaniser le travail, pourquoi pas, mais faudrait-il veiller à embaucher sur des critères eux-mêmes humains et non pas des critères « robotiques », basés sur la répétition de banalités. C

oncernant l’augmentation ou le maintien de la productivité, pour Pierre Blanc-Shanoun, cela se rapproche du mythe puisque «personne ne peut dire si cela fonctionne», et que de toute façon «cela ne semble pas intéresser grand monde». Cette injection au bonheur est dictée par la «finance de marché» au service de la performance.

Eva Illouz

La sociologue Eva Illouz parle même de «tyrannie du bonheur» dans son ouvrage très intelligemment nommé «Happycratie », écrit en collaboration avec Edgar Cabanas. L’individu serait seul responsable de son bonheur, un exemple d’individualisme gommant à ce titre toute l’influence que peut avoir la société dans la construction d’un individu et donc «du libéralisme appliqué à nos émotions et la marchandisation de celles-ci».

L’aseptisation de nos échanges sociaux

Sur le plan social maintenant, sous couvert d’empathie et de bienveillance, les «marchant du bonheur » cachent en fait une vision profondément individualiste de la société au niveau de la génération 18-30 ans, dont je fais partie, et dont je me limiterais ici. Il y a fort à parier que dans une société du spectacle comme la nôtre (au sens debordien du terme, où la marchandise amenée à dominer est le bonheur lui-même) axée sur l’image des individus entre eux, notamment grâce aux réseaux sociaux, l’accession au bonheur jauge les rapports entre individus. Concrètement, le malheureux fait peur, puisqu’une personne déprimée risque certes de s’isoler socialement de son propre fait mais il faut rappeler que les autres individus qui le côtoient ne lui faciliteront pas la tâche ; étant guidés par la religion du bonheur, une personne qui montre un peu trop son malheur peut vite se retrouver socialement exclue par les autres, parce qu’elle est moins clinquante, moins amicale, moins heureuse, tout simplement, ce qui entache l’image du groupe. C’est quelque chose que l’on peut observer au sein de notre génération.

Le philosophe Régis Debray, qui analyse l’influence de la civilisation américaine sur les civilisations européenne et française, explique que c’est avec l’américanisation de la France, qu’entre autres, la quête du bonheur est devenue primordiale puisque «l’américain positive». Le philosophe va plus loin en expliquant carrément que l’avènement d’Emmanuel Macron et de son image «bienveillante» (on revient toujours sur ce terme) suit une logique similaire et, invité sur une émission de France Culture, Debray rappelle «qu’il n’y a pas de bonheur en politique» .

Dans notre société actuelle, un idéal de bonne conduite est une garantie de bonne fin et c’est sur le papier un objectif qu’on peut trouver admirable mais il ne faut pas oublier au demeurant à quel point cette bonne conduite pourrait dériver en un instrument de pouvoir et d’insertion sociale. La bienveillance est la norme à tel point que cela pourrait finir par aseptiser nos échanges d’après Maroussia Dubreuil qui prend pour exemple dans son article l’«utilisation abusive d’émojis».

Au delà de ce constat, une interprétation plus positive pourrait dire que ce qui est vu comme une aseptisation peut également être vu comme une transformation souhaitable de nos échanges dans notre société où l’absence de drames internationaux comme les guerres, la permet.  

Enfin, la quintessence est le désormais inévitable «développement personnel». Encore une fois le concept est a priori louable, voire indispensable, mais il est beaucoup trop sacrifié sur l’autel du profit par des charlatans autoproclamés «coach de vie» vendant des formations ou des livres à des prix hallucinants et, soyons francs une nouvelle fois où ils racontent des banalités.

Régis Debray

Pour conclure, il est évident que la quête du bonheur est un objectif tout à fait normal et même crucial dans une vie, mais comme le rappelle la psychothérapeute Colette Masson : «être heureux, c’est du boulot» et si la recette pour pallier à toutes ses angoisses psychologiques résiderait dans un livre de cent pages écrit par une personne comme vous et moi, tous les psychologues de notre pays se retrouveraient au chômage. Le bonheur est une vertu, pour le philosophe du XVIIe siècle Baruch Spinoza (dont les travaux ont eu plus d’effets sur la psychanalyse que les ouvrages de développement personnels écrits par des coach de vie), elle réside dans la quête de la vérité et de la connaissance approfondie de ses propres affects. Le Dalaï-Lama parle lui «d’exercer l’esprit, en s’imposant une discipline intérieure».

Pour revenir dans la politique il faut absolument veiller à rester lucide sur notre approche de nous-mêmes et des autres, ce n’est pas parce que «tout le monde peut être heureux que tout le monde doit être heureux» comme le dit Masson, Cela va de notre capacité à juger individuellement la perceptions de nos relations sociales mais aussi collectivement, à juger la direction que l’on veut donner à notre pays par le vote. Le bonheur et la bienveillance ne sont pas un projet de société, il faut veiller à ne pas sacraliser l’image, peu importe d’où elle provient et il est absolument capital de garder cela à l’esprit à sept mois de l’élection présidentielle.

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