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Que se passe-t-il aujourd’hui au Darfour ?

Alors que les regards en Europe sont tournés vers la guerre en Ukraine depuis le début de l’année, un autre conflit vieux de près de 20 ans continue de se raviver à bas bruit au Darfour, région de l’ouest du Soudan. Décryptage.

Une escalade continue de violences

Début juin, plus de 135 personnes étaient tuées et 50 000 déplacées au nord d’Al-Geneina, la capitale régionale du Darfour, située près de la frontière avec le Tchad. Le 24 avril, un millier de miliciens arabes assaillaient la ville de Kreinik, à l’est de la capitale, au terme de quatre jours d’affrontements. Plus de 200 personnes y ont trouvé la mort, avant que les violences ne gagnent Al-Geneina même, qui vit depuis dans un état d’extrême tension entre les différentes communautés.

Cela fait plus d’un an que l’ouest du Darfour connaît une litanie de massacres et s’enfonce dans la crise économique. Une escalade continue qui voit s’affronter milices arabes et non-arabes, souvent suite à des actes criminels isolés qui s’embrasent faute de réponse des pouvoirs publics.

Nettoyage ethnique

Ces conflits ne sont pas nouveaux. Ils trouvent leur origine dans la violente guerre qui a opposé en 2003 des rébellions locales de minorités s’estimant marginalisées aux forces du dictateur Omar Al-Bachir – déposé en 2019 par l’armée face à la pression de la rue. Ce dernier avait alors orchestré un véritable nettoyage ethnique qui lui vaut d’être poursuivi pour génocide par la Cour Pénale Internationale, et qui a fait plus de 300 000 morts et près de 3 millions de réfugiés.

Pour ce faire, il s’était appuyé, en complément de l’armée régulière, sur des milices de nomades arabes locaux, armées et financées par lui. À force de massacres et de viols, ces dernières ont acquis le surnom de « janjawids », les « démons à cheval ». Depuis, les tensions n’ont jamais disparu de cette région périphérique du Soudan. Et elles tournent en partie autour de la question de la possession de la terre, car les janjawids se sont approprié par la violence de nombreux territoires au dépens des réfugiés qui s’amoncelaient dans des camps à l’orée des villes.

Une situation qui perdure aujourd’hui, et à laquelle s’ajoute celle du partage des terres entre agriculteurs et éleveurs. Le Darfour est en effet une zone de transhumance, et le changement climatique, comme ailleurs en Afrique, met en concurrence les cultivateurs et les éleveurs, en l’occurence souvent des nomades arabes, qui doivent traverser leurs terres pour faire paitre leurs bêtes.

Un processus de pacification interrompu

C’est dans ce contexte qu’intervient, en 2019, la révolution qui a mis à bas Omar Al-Bachir, dont le pouvoir entretenait l’impunité à l’encontre des milices arabes. Une partie de leurs supplétifs avait même intégré en nombre les régiments paramilitaires des Forces de Soutien Rapide (FSR), associées à l’armée.

La question de la pacification du Darfour est ainsi devenu l’un des sujets sur lesquels le pouvoir militaro-civil issu de la révolution s’est penché, aboutissant en octobre 2020 aux accords de Juba associant les autorités à différents groupes rebelles. Une force de « protection des civils » de 12 000 hommes devait notamment voir le jour, comptant pour moitié des hommes issus de groupes rebelles démobilisés. Mais ces accords ont aussi été suivis par la mobilisation de forces de police et de FSR, ces derniers occupant une certaine prépondérance peu rassurante pour les communautés non-arabes.

Ce processus de pacification, s’il ne faisait pas l’unanimité, a finalement été interrompu par le coup d’état qui a mis au pouvoir, le 25 octobre 2021, un duo d’hommes liés à la guerre du Darfour. Le général Abdel Fattah Abdelrahman Al-Bourhane d’abord, qui a mené le coup d’état et est à la tête de la junte, après avoir dirigé en 2005 les opérations de nettoyage ethnique au Darfour sous les ordres d’Omar Al-Bachir. Son numéro deux, le général Mohammed Hamdan Daglo, alias « Hemetti », était à la tête des Janjawids avant de prendre la direction des FSR, aujourd’hui déployées au Darfour pour y maintenir l’ordre et que des témoins accusent de prendre part à certains massacres.

Situation précaire

Depuis le coup d’état, le Darfour s’est enfoncé dans une violence inédite depuis 10 ans. Pour la seule année 2021, près de 500 000 personnes ont été déplacées, soit cinq fois plus que l’année précédente. Une situation d’autant plus précaire que la reprise en main du pouvoir par des militaires directement impliqués dans le conflit coïncide avec le départ à l’été 2021 des casques bleus de l’Unamid, la mission de l’ONU pour le Darfour, dont la présence garantissait une relative dissuasion.

Le Darfour connaît donc un cocktail de rivalités territoriales et communautaires, de haine ethnique et d’absence voire de complicité des pouvoirs publics qui entretient l’escalade de la violence.

À cela s’ajoute la délicate question de la sécurité alimentaire car la récente multiplication des massacres intervient à la saison des semis. Or les attaques et destructions de villages chassent une grande partie des habitant forcés de se réfugier ailleurs. Il existe donc un véritable risque de crise alimentaire, alors que l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) estime qu’en 2022 la production de mil et de sorgho – des céréales – va diminuer de 37%.

Une situation d’autant plus critique que le Soudan importe 87% de son blé d’Ukraine, alors que la mer Noire subit un blocus depuis le début de la guerre menée par la Russie. Un mois après les derniers massacres, la situation est précaire au Darfour, et rien ne semble pouvoir enrayer le mécanisme de violences qui, une fois de plus, gagne cette région meurtrie.

 

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