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Questionner la toute-puissance du pouvoir d’achat

Vendredi dernier, 341 députés ont voté en faveur de l’adoption du texte gouvernemental sur le pouvoir d’achat, visant à apporter une réponse d’urgence à l’inflation et à la crise énergétique engendrée par la guerre russo-ukrainienne. 116 se sont positionnés contre, et 21 se sont abstenus. Adopté en première lecture, ce texte de loi a fait l’objet de débats tendus, pour être finalement voté par la majorité présidentielle, rejointe par une partie des députés LR et RN ; tandis que la gauche s’y est majoritairement opposée. La loi pouvoir d’achat représentait un enjeu de taille pour le camp présidentiel, en difficulté depuis l’élection de la nouvelle Assemblée, et déjà mis en échec la semaine passée sur le projet de loi sanitaire. Le pouvoir d’achat, sujet très cher aux français et à l’origine de la crise des gilets jaunes, correspond au volume de biens et services qu’un revenu permet d’acheter. Mais à aucun moment dans les débats, la pertinence d’un tel indicateur économique poussant à la consommation n’a été remise en cause. Retour sur les changements induits par la loi du 24 juillet, ses implications économiques, et les conclusions à tirer sur le fonctionnement de notre nouvelle Assemblée.

AAH, retraites, prime Macron, APL… : une loi fourre-tout

Même si les débats sur le « paquet » pouvoir d’achat sont loin d’être terminés, puisqu’il reste à trouver un compromis concernant la loi de finances rectificative, une série de mesures a été actée, dont les principales sont :

  • Retraites et minima sociaux : revalorisation de 4% (applicable rétroactivement dès le 1er juillet 2022), qui représente pour les retraités un gain moyen de 35 euros par mois
  • Prestations sociales : augmentation de 3,5% des APL et des prestations sociales (à partir du 1er juillet 2022 de façon rétroactive)
  • Aide exceptionnelle de rentrée : 100 euros par foyer + 50 euros par enfant à charge (aide versée automatiquement aux plus modestes)
  • Prime Macron : triplement du plafond de la prime, jusqu’à présent plafonnée à 1 000 euros. Cette dernière peut maintenant atteindre 3 000 euros, voire 6000 pour les entreprises ayant signé un accord d’intéressement (jusqu’alors 2000 euros)
  • Allocation Adultes Handicapés : déconjugalisation de l’AAH, implique que les revenus du conjoint n’impactent plus le montant versé aux handicapés (vote à la quasi-unanimité, mesure applicable à compter du 1er octobre 2023)
  • Prix des loyers : augmentation limitée à 3,5%
  • Point d’indice de la fonction publique : augmentation de 4% au 1er juillet
  • Réduction du Temps de Travail (RTT) : rachat rendu possible par les entreprises à leurs salariés

La totalité des mesures correspond à un effort de 20 milliards d’euros, pour faire face à une hausse des prix d’environ 6,5% sur l’année, et un prix de l’énergie subissant une hausse de 33%.

Des réponses conjoncturelles qui ne seraient pas à la hauteur de la crise, entre injection de liquidités et fin de la « récré budgétaire »

Si cette loi semble céder des aides supplémentaires aux français et positionner la majorité en grande protectrice du pouvoir d’achat, cette dernière dispose d’une marge de manœuvre réduite, puisque contrainte par la fin du « quoi qu’il en coûte ». Le gouvernement, qui souhaite reprendre le contrôle de finances catastrophiques, refuse d’actionner le levier des salaires (pour éviter de tomber dans la spirale inflation-hausse des salaires) et y préfère des primes jugées précaires, d’où une impression de loi « pansement ». Les visions de la NUPES, du RN, des Républicains, et de la majorité relative LREM quant à la meilleure manière de redonner du pouvoir d’achat aux français se sont affrontées. Le camp Mélenchoniste défendait entre autres un SMIC à 1500 euros net et une indexation des salaires sur l’inflation, tandis que le RN misait sur la baisse de la TVA. Les mesures finalement adoptées suivent la logique de réinjection de liquidités dans le circuit économique, pour créer un climat de confiance et ainsi gommer le réflexe d’épargne des français. Le but est d’éviter à tout prix le risque de stagflation, combinaison d’une forte inflation et d’une croissance économique ralentie durablement. Mais les seules options pour rendre au consommateur un pouvoir d’achat satisfaisant ne se situent pas uniquement du côté des revenus des ménages, sur lesquels on peut effectivement agir en augmentant les salaires ou en attribuant des primes. Le levier de la régulation des marchés et de la maîtrise des prix a été totalement laissé de côté, ce qu’Alain Bazot, président de UFC-que choisir considère comme étant une grave erreur.

Retour tendu du parlementarisme, risque de droitisation, renouvellement du personnel politique… : ce que nous apprend cette loi sur notre Assemblée

L’opposition entre partis quant à la méthode d’augmentation du pouvoir d’achat à adopter illustre la tension présente dans l’hémicycle depuis sa composition. Le pouvoir d’achat n’a pas été un thème fédérateur, loin de là. Plus de 1000 amendements ont été déposés, Mathilde Panon, cheffe du groupe LFI à l’Assemblée, parle d’une baisse actée de pouvoir d’achat ; et les élus ultramarins se sont fait entendre sur un amendement finalement rejeté visant à adapter la prime pouvoir d’achat à leurs territoires. Si les tensions sur le fond nous en disent long sur le climat régnant dans la nouvelle Assemblée, la forme des débats est également un bon indicateur : les débats ont été ponctués de rappels au règlement et d’interruptions de séance. Les critiques à l’encontre des nouveaux députés se multiplient : dans l’émission Sud Radio du 22 juillet « Les députés sont-ils à la hauteur de l’enjeu ? », le député LREM Patrick Vignal s’indignait que des « jeunes de la NUPES » siègent « en T-shirt, en jean et en tennis ». Ces invectives, souvent proférées par des professionnels de la politique qui ont du mal à accepter que des « outsiders » issus de la société civile accèdent aux plus hautes fonctions électorales et ne suivent pas les codes implicites n’ayant jusqu’alors pas été remis en cause, ne sont pas sans rappeler, dans une moindre mesure bien sûr, les tourments des notables lors du passage de l’Empire à la IIIème République, décrits par Daniel Halévy dans La fin des notables (1995). L’exécutif doit composer avec ce malaise régnant dans les rangs de l’Assemblée. Ressort des débats autour de la loi en question un risque de droitisation de la politique du gouvernement : bien qu’ayant théorisé la méthode de « concertation », en raison de la posture conflictuelle adoptée par la gauche, la majorité présidentielle a plus de facilité à s’allier aux députés LR que socialistes et écologiques. Ainsi, le vote de la loi pouvoir d’achat a permis certaines clarifications dans les positions des groupes au sein de cette Assemblée nouvelle : on voit se dessiner une très claire alliance entre LREM, le RN et LR sur les questions socio-économiques, ayant tous trois voté dans le même sens. Cette dernière semble pouvoir expliquer le refus du gouvernement de financer ces mesures par la taxation des « superprofiteurs » de l’inflation que sont les grandes compagnes pétrolières, véritable marqueur de droite. Malgré les tensions qui illustrent le retour en force du parlementarisme, rien ne laisse présager un retour à l’instabilité parlementaire qui avait marqué la IVème.

L’aspect écologique, grand absent du débat : repenser la notion de pouvoir d’achat

Les réponses apportées à la crise énergétique consistent à garantir l’approvisionnement d’énergie pour cet hiver quelle que soit la méthode. Ainsi, la loi donne le feu vert à l’ouverture temporaire de la centrale à charbon de Saint Avold en Moselle (fermée le 31 mars 2022), et l’article 14 entérine l’installation au large du Havre d’un terminal méthanier pour importer du gaz de schiste. La volonté de limitation du prix de l’essence, bien qu’importante pour alléger les portefeuilles des français, nous prive d’un des rares signaux à l’efficacité redoutable pour contraindre nos déplacements, le signal prix. Ainsi, les projets climaticides, renforçant notre dépendance aux énergies fossiles, semblent avoir pris le dessus sur le plan de sobriété énergétique annoncé le 14 juillet dernier. L’idée que l’on doive augmenter le pouvoir d’achat semble être consensuelle au point qu’elle justifierait le fait de prendre des mesures catastrophiques d’un point de vue environnemental.

Mais la notion de pouvoir d’achat est plus problématique qu’elle ne laisse paraître. Pour la philosophe Jeanne Guien, on pourrait presque dire que dans nos sociétés actuelles, le pouvoir d’achat s’est transformé en devoir d’achat. Ce concept nous enferme dans une société de consommation, et pour comprendre les critiques qui lui sont adressées, il faut revenir à ses origines. Il fut inventé suite au mouvement social de la croisade des ménagères pour neutraliser la colère sociale des familles modestes ayant du mal à se nourrir. Depuis, cet indicateur est devenu tout-puissant. L’historien français François Jarrige le perçoit comme un outil paternaliste, visant à « satisfaire l’appétit consumériste immédiat pour éviter de poser les problèmes fondamentaux qui nous assaillent de tous les côtés ». A la lumière de ces analyses, certes minoritaires mais à mon sens extrêmement justes, augmenter le pouvoir d’achat, en plus d’être un paradoxe en pleine crise environnementale, ne serait qu’un pansement plaqué sur une souffrance sociale dont on se refuserait à soigner l’origine même, bien que je ne nie pas l’urgence économique dans laquelle nous nous trouvons.


https://www.insee.fr/fr/metadonnees/definition/c2130

https://www.mediapart.fr/journal/france/220722/le-gouvernement-glisse-une-bombe-climatique-dans-sa-loi-pouvoir-d-achat

 

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