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Le désastre écologique est un problème de métaphore

La manière dont nous conceptualisons les problèmes auxquels nous devons faire face est cruciale. Les métaphores que nous utilisons, les rhétoriques que nous exploitons formatent nos compréhensions dudit problème et les réponses que nous mettrons en place. La représentation erronée qu’ont nos dirigeants du changement climatique est-elle la raison pour laquelle nous ne parvenons pas à trouver de réponse efficace à cet enjeu du siècle (Bernstein et Hoffmann 2019) ?

La tragédie des biens communs

Jusqu’à présent l’approche internationale face au climat était celle dite des « biens communs ». Celle-ci nait de deux philosophies du XXème siècle. La première née sous la plume de Hardin comme « la tragédie des communs » (Hardin 1968). Il distingue quatre types de biens selon deux critères : l’excluabilité et la rivalité. Le premier est la capacité pour le détenteur du bien d’empêcher d’autres personnes d’y avoir accès. Deuxièmement, la rivalité pose une autre question : l’utilisation du bien empêche-t-elle à d’autres de l’utiliser ou le consommer ? À titre d’illustration, un bien excluable est un téléphone portable car un mot de passe vous permet d’empêcher d’autres personne d’utiliser le téléphone. Un bien rival peut être une baguette de pain car l’action de manger la baguette de pain la fait disparaître dans votre estomac où elle ne sera plus consommable par personne d’autre.

Ces deux critères donnent naissance à quatre types de biens :

  • Le bien privé (combinant rivalité et excluabilité) comme une voiture ou des vêtements
  • Le bien de club (combinant excluabilité mais pas rivalité) comme une place de cinéma où le visionnage du film n’empêche pas les autres spectateurs d’y assister aussi.
  • Le bien public (non rival et non-excluable) comme peut l’être l’éclairage public par exemple.
  • Enfin, le bien commun (combinant rivalité et non-excluabilité).

Le tableau ci-dessous synthétise les différents types de biens selon Hardin :

 ExcluabilitéNon-excluabilité
RivalitéBiens privésBiens communs
Non-rivalitéBiens de clubBiens publics

À partir de ce constat, Hardin explique que les biens communs sont voués à disparaître. Puisque tout le monde peut avoir accès à ce bien (non-excluabilité) mais que leur consommation de ce bien empêche les autres de le consommer aussi (rivalité) alors les individus entrent en compétition les uns les autres et adoptent le raisonnement suivant :

  1. Je peux exploiter ce bien autant que je le veux. 
  2. Si je l’exploite peu, d’autres l’exploiteront plus que moi
  3. Si beaucoup l’exploitent, le bien risque de disparaitre.
  4. J’ai donc un intérêt personnel à exploiter ce bien un maximum avant qu’il ne disparaisse.

Or, vous l’aurez remarqué, c’est ce raisonnement qui pousse à exploiter davantage le bien à court-terme et qui aboutit donc à sa surexploitation et sa disparition finale. Voilà l’essence même de la « Tragédie des biens communs », ils sont voués à disparaitre. Il s’agit d’une situation ou des comportements rationnels individuels aboutissent à des comportements irrationnels collectifs.

Gouverner les Communs

 Pour prévenir de ce massacre, Hardin préconisait de changer la non-excluabilité en excluabilité en privatisant les biens communs, apportant aussi son lot de problèmes et d’impuissances. En effet, une fois privé, l’accès à un bien peut être régulé par son propriétaire. Pourtant, en 2009, une économiste nommée Elinor Ostrom est récompensée du prix Nobel d’économie. Elle aurait trouvé le moyen d’éviter la tragédie des biens communs. Après des années de recherche méticuleuse, elle observe l’existence d’une multitude de biens communs parfaitement prospères, et sans avoir eu recours à la privatisation prescrite par Hardin ni une nationalisation par l’État ! Au contraire il semble que dans ces lieux, les différents acteurs se sont réunis ensemble pour discuter, fixer des règles communes, des mesures de surveillances, de sanction et de préservation du bien commun en question  (Cardenas et Sethi 2016). En somme, elle observe une gestion commune d’un bien commun comme au Népal où des paysans ont mis en place un système efficace d’irrigation. Afin d’éviter une surexploitation par l’un d’entre eux de la source d’eau du village, les paysans se sont accordés sur une distribution de l’eau. Ils discutaient annuellement de la répartition et des sanctions à appliquer aux fraudeurs. Finalement leur système avait de meilleurs rendements et une meilleure gestion que des systèmes voisins gérés par l’État (Ostrom 2010). Or, l’environnement, les forêts, les émissions de Gaz à Effet de Serre, la vie marine et terrestre (GES), sont tous sont des biens communs accessibles à tous mais aussi surconsommés par tous jusqu’à la dernière goutte.

L’enjeux international principal devenait alors le suivant : comment assurer une gestion efficace et commune entre les États de biens communs mondiaux ? C’est pour répondre à ces questions que les conférences sur le climat à Tokyo, Copenhague, Kyoto ou Glasgow ont vu le jour. Pour définir le droit de chaque État à polluer, pour établir la contribution de chacun à la lutte contre le réchauffement climatique et comment favoriser la coopération entre des économies qui préféreraient individuellement continuer à polluer comme avant. Ces traités multilatéraux débouchent ainsi logiquement sur des objectifs climatiques pour chaque pays du monde (Bernstein et Hoffmann 2019). C’est donc notre volonté de comprendre l’environnement comme un bien commun qui a dessiné la forme de nos réponses. Mais n’y aurait-il pas une meilleure métaphore, une meilleure approche pour répondre à la crise climatique ?

Pour répondre à cette question, nous devons réaliser un petit détour sur notre compréhension de la technologie, des sociétés dans lesquelles nous vivons. Par-dessus-tout, il nous faut remettre en cause une croyance clé : les meilleures solutions triomphent toujours. Une technologie, une idée peut être intrinsèquement meilleure pour la société mais ne pas réussir à s’y implanter en profondeur voire se faire battre par une rivale moins compétente. Je vous propose de découvrir la théorie du verrouillage.

Le verrouillage sociotechnique

La théorie du verrouillage sociotechnique (que l’on simplifiera ici par « verrouillage ») née au XXème siècle chez les auteurs Arthur et David. Vous connaissez peut-être la théorie du second et sa célèbre histoire des claviers QWERTY expliquant pourquoi le monde entier utilise encore un clavier spécialement conçu pour ralentir la vitesse de frappe. En effet, l’émergence des machines à écrire remonte aux États-Unis du XIXème siècle. Les premiers modèles sont inutilement complexes et utilisent de fines tiges de fer pour porter les lettres. Le problème apparaissait lorsque l’utilisateur tapait simultanément sur deux lettres différentes. Deux barres de fer se dressaient alors et se bloquaient mutuellement le passage, enrayant la machine qu’il fallait manuellement débloquer. Dans l’attente d’une solution durable, les vendeurs décidèrent d’adapter le clavier pour éviter au maximum ces situations embarrassantes : ils réorganisèrent leur clavier en espaçant les touches les plus utilisées pour ralentir la vitesse d’écriture et ainsi limiter les blocages. Cette solution n’était pas parfaite mais permis à la machine à écrire de se propager dans la société américaine, multipliant le nombre d’utilisateurs. Dans les années qui suivirent, de nouveaux modèles plus performants émergèrent sans les inconvénients de leur aïeul. Certains proposèrent donc un clavier plus performant, permettant d’augmenter la vitesse de frappe de presque 40% ! Seulement, il aurait fallu former le nombre toujours grandissant d’utilisateurs des claviers QWERTY à ce nouveau modèle. Ces coûts d’apprentissage se révélèrent trop élevés pour l’époque et la transition ne fut jamais concrétisée. Voilà pourquoi, aujourd’hui encore, nos camarades américains utilisent un clavier spécialement conçu pour réduire la vitesse d’écriture sur des machines suffisamment modernes (David 1985).

Le premier auteur, Arthur, a cherché à comprendre les fondements théoriques de ce phénomène de verrouillage (« entrenchment » ou « lock-in ») d’une technologie inférieure dans la société au détriment de ses rivales pourtant plus performantes. Il évoquait plusieurs éléments de réponse :

  1. Des retours sur investissement croissants. Plus le nombre d’utilisateurs, d’investissements est grand pour une technologie donnée, plus les coûts de production et d’adoption seront réduits. Les revenus liés à la vente d’une unité augmentent donc mécaniquement. Généralement ces retours croissants sont liés à des économies d’échelles, des économies d’apprentissage ou des externalités de réseau.
  2. La non-convertibilité d’une technologie à une autre. Cela signifie que les gains réalisés par une technologie ne peuvent pas être copié, ne profitent pas à une technologie rivale.
  3. Une adoption précoce d’une technologie entraine des retours sur investissements plus tôtet donc une réduction des coûts pour cette technologie comparée à ses compétitrices. 
  4. Des évènements historiques

Les deux premiers critères sont purement techniques et relèvent des caractéristiques personnelles de chaque technologie. Un verrouillage au sein d’une technologie inférieure peut donc avoir lieu mécaniquement. Imaginons un cas où il existe deux téléphones différents : le premier coûte 1000 euros et réduit de 1 euros son coût à chaque achat. Le second coûte 2000 euros mais réduit son coût de 3 euros à chaque achat. Il semble évident que sur le long terme, la société aurait intérêt à acheter le téléphone numéro deux puisque son prix diminue plus rapidement. Il faudrait donc faire l’effort de payer un peu plus au début pour s’assurer un meilleur avenir. Pourtant, lorsque les premiers clients se rendront en magasin, ils prendront à coup sûr le téléphone le moins cher donc le téléphone numéro 1. Cette expérience de pensée est d’autant plus forte qu’en réalité, personne ne connait à l’avance les courbes de réduction des coûts. 

Les deux derniers critères sont davantage issus d’un contexte social, historique et politique. Imaginons à nouveau que des deux téléphones, l’un soit irrévocablement meilleur que l’autre. Disons que le téléphone deux coûte moins cher et réduit son coût plus rapidement. Un évènement inattendu pourrait malgré tout permettre au téléphone numéro un de triompher. Si la compagnie du téléphone numéro 1 a des amis au gouvernement par exemple et parvient à vendre son téléphone aux services publics. Elle profitera d’acheteurs précoces qui réduiront ses prix suffisamment pour devenir compétitif vis-à-vis du téléphone numéro deux et s’implanter dans la société (Arthur 1989).

Dans nos sociétés, les meilleures technologies ne gagnent pas nécessairement et nous pouvons nous enfoncer toujours plus dans l’utilisation d’une technologie inférieure à ses rivales. Voilà ce que nous apprennent Arthur et David !

Le verrouillage carbone

Et si la meilleure manière d’expliquer le réchauffement climatique était cela ? Et si notre dépendance aux énergies fossiles n’était pas qu’une énorme machine à écrire QWERTY ? Dans les années 2000, un professeur américain se pose cette question et invente la notion de « carbon lock-in » ou verrouillage carbone en français. Il s’appelle Gregory Unruh.

Unruh définit le verrouillage carbone comme les forces au sein d’une société qui poussent à perpétuer la consommation d’énergie fossiles comme le pétrole, le gaz ou le charbon et ce, malgré des alternatives vertes viables voire rentables. Plus que des phénomènes purement techniques (c’est-à-dire liés aux caractéristiques du charbon, du gaz et du pétrole), Unruh estime que le verrouillage carbone est issu des interactions entre des institutions, des entreprises, des associations, des utilisateurs à différentes échelles de la société. L’ensemble forme une multitude d’acteurs interdépendants, un « complex ». Cela signifie que l’un ne peut pas changer sans les autres. C’est donc la dépendance individuelle de certains acteurs du réseau aux énergies fossiles qui réplique leurs problèmes à d’autres (Unruh 2000) (Bernstein et Hoffmann 2019).

Dans le domaine de la mobilité par exemple, les producteurs de voitures dépendent fortement d’autres industries consommatrices d’énergies fossiles pour construire la voiture (plastique, aluminium, caoutchouc artificiel, huile de moteur…) mais aussi pour la faire fonctionner. Faire rouler une voiture nécessite un réseau routier, or, aujourd’hui, les routes sont majoritairement faites de bitume qui est un dérivé du pétrole. Son utilisation quotidienne nécessite des stations-essences (Unruh 2000). Peu le savent mais les voitures électriques ne datent pas d’hier. En effet, les voitures à vapeur, électriques et thermiques se sont livré une bataille sans merci à la fin du XIXème siècle pour savoir laquelle de ces technologies allait remporter le marché. Chacune avait ses caractéristiques particulières, l’électrique était moins polluante et faisait moins de bruit tandis que la voiture thermique (à essence) disposait d’une plus grande autonomie. Cependant, les États-Unis assistaient à cette époque à une guerre interne au monde de l’électricité entre le courant continu et le courant alternatif, entre Thomas Edison et Nikola Tesla. Les deux technologies utilisaient des procédés différents pour transporter l’électricité et donc des infrastructures différentes. Cela divisa les ressources entre deux systèmes électriques plutôt que le déploiement d’un seul réseau uni. Le courant alternatif finit par l’emporter non sans efforts mais l’industrie du pétrole en profita pour multiplier les infrastructures de transport et les stations-services nécessaires au véhicule thermique. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, les voitures à essence pouvaient se déplacer aisément à travers les États-Unis là où les véhicules électriques étaient cantonnés à de petites villes. Le manque d’infrastructures signa la mort du véhicule électrique (Taalbi et Nielsen 2021) (Bakker 2021).

Continuons néanmoins ce raisonnement sur l’interdépendance. Bien que conduire une voiture électrique n’émette pas de CO2 directement, cette voiture émet toujours des émissions de CO2 lors de sa construction et de son utilisation d’infrastructures consommant des énergies fossiles. Mais ce n’est pas tout, une voiture électrique consomme de l’électricité pour se déplacer, cette consommation n’émet pas directement de CO2 non plus mais la production d’électricité peut être carbonée. En effet, si la voiture électrique ne consomme pas de pétrole, peut-être que l’électricité qu’elle utilise à la place a été produite avec du charbon ou du gaz. Dans de cas elle continue à polluer car l’environnement dans lequel elle évolue la bloque (IEA 2020). 

Conséquences

Les métaphores que nous utilisons pour décrire un problème modifie notre compréhension du problème et de ses solutions. Faut-il alors privilégier la métaphore du bien commun ou du verrou ?

Comprendre le problème écologique non seulement comme un enjeu de bien commun mais plutôt comme la conséquence d’une dépendance à des énergies hautement carbonées change radicalement les réponses spontanées à ce problème. Privilégier la métaphore du verrou implique une réponse à de multiples échelles et non seulement une discussion entre États et acteurs internationaux. Elle pose la question de la coordination entre les échelles nationales, internationales et locales. De plus, elle met l’emphase sur le problème à résoudre et les responsables du problème plutôt que sur les caractéristiques inhérentes de la victime : l’environnement et sa non-excluabilité.

Dans cette nouvelle représentation, chaque action à même de s’attaquer au verrouillage carbone est donc un progrès indéniable. Dans l’esprit d’éviter un second verrouillage, cette métaphore pousse à sérieusement s’interroger sur les différentes manières de décarboner une économie. En effet, une taxe carbone peut créer un pont d’une dépendance à une autre. Si le prix est trop faible, celle-ci n’aura qu’un impact limité, si son prix est trop fort elle risque d’entrainer des contestation politique et un désavantage économique contre-productif. Enfin, sa tendance (c’est à dire la manière dont la taxe débute puis évolue dans le temps) joue un rôle crucial. Un départ peu ambitieux peut promouvoir une alternative gazière (moins intense en CO2) au charbon ou au pétrole. Cela a pour conséquence de verrouiller les intérêts de l’industrie du gaz dans la société. De fait, elle privilégie les réductions effectives d’émissions à court-terme sont privilégiées à des réductions plus grandes à long-terme mais hypothétiques (Pahle, et al. 2022). La métaphore du verrouillage ne cherche pas uniquement à réduire les émissions de CO2 mais s’attaque aux causes de ces émissions et aux interactions entre les différents secteurs de l’économie qui ralentissent l’émergence d’alternatives.  Elle considère le besoin de détourner les ressources financières et politiques des industries fossiles vers des sources de gains moins polluantes (Bernstein et Hoffmann 2019).

Comprendre un problème est la première étape à sa résolution, mais avons-nous bien compris le plus grand enjeu de notre siècle ?

Archibald André

Sources

Arthur, W. Brian. 1989. «Competing Technologies, Increasing Returns, and Lock-In by Historical Events.» The Economic Journal Vol. 99, No. 394 116-131.

Bakker, Gerben. 2021. «Infrastructure killed the electric car.» Nature Energy volume 6, 947–948.

Bernstein, Steven, et Matthew Hoffmann. 2019. «Climate politics, metaphors and the fractal carbon trap.» Nature Climate Change, vol 9, 919–925.

Cardenas, Juan Camilo, et Rajiv Sethi. 2016. «Elinor Ostrom : Par-delà la tragédie des communs.» La vie des idées. 11 10. https://laviedesidees.fr/IMG/pdf/2016_10_11_ostrom_commons___fr.pdf.

David, Paul A. 1985. «Clio and the Economics of QWERTY.» The American Economic Review Vol. 75, No. 2, 332-337.

Hardin, Garrett James. 1968. The Tragedy of the Commons.

IEA. 2020. Global EV Outlook 2020. Paris: IEA.

Ostrom, Elinor. 2010. «Beyond Markets and States: Polycentric Governance of Complex Economic Systems.» American Economic Review 100 641–672.

Pahle, M., O. Tietjen, S. Osorio, et al. 2022. «Safeguarding the energy transition against political backlash to carbon markets.» Nature Energy volume 7, 290–296.

Taalbi, Josef, et Hana Nielsen. 2021. «The role of energy infrastructure in shaping early adoption of electric and gasoline cars .» Nature Energy volume 6, 970–976.

Unruh, Gregory C. 2000. «Understanding carbon lock-in.» Energy Policy, vol 28, 817-830.

 

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