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Sex & Drugs & Literature: De fringues, de musique et de mecs, Viv Albertine

L’expression « No Future », extraite du morceau « God Save The Queen » des Sex Pistols (1977) fut considérée comme le moto de la pensée punk. Synthèse du nihilisme caractéristique de cette génération en colère, elle semblait porteuse d’une forme d’obsolescence programmée. Le mouvement punk, majoritairement anglophone, ne croyait plus aux belles promesses de la contre-culture hippie. Il leur était impossible de voir sur le long terme, ce qui était compréhensible au vu des inégalités sociales gangrénant les pays qui ont vu émerger cette génération de culottes déchirées. La rage punk se voulait destructrice, elle désirait faire l’effet d’une bombe sur les institutions, mais paradoxalement, les éclats d’obus se sont transformés en graines qui ont germé pour laisser place à un héritage artistique. 

A quoi ressemble donc cet après « No Future » pour les premiers acteurs du punk? Comment s’organisait la fin des années 1970 régie sous ce principe? 

L’ouvrage Révoltes et Utopies: Militantisme et contre-culture dans l’Amérique des années soixante1 cite l’humoriste Charlie Fleischer qui disait « If you remember the 60’s, you weren’t there »2. Cette phrase peut s’appliquer aux punks, car de nos jours le souvenir que nous gardons de cette période est souvent le fruit d’un fantasme qui a pris du goût avec les années. En 2014, Viv Albertine guitariste du groupe The Slits s’est emparée légitimement de ces problématiques pour y répondre dans son autobiographie De fringues, de musique et de mecs (titre original: Clothes, Clothes, Clothes. Music, Music, Music. Boys, Boys, Boys.)

Ce livre se scinde en deux parties « Face A » et « Face B » comme sur un disque vinyle. Dans un premier temps Viv Albertine nous présente ce qui l’a poussée vers la contre-culture punk, comment elle a rejoint The Slits ou encore ses multiples coups de foudres qu’ils soient musicaux ou relationnels. Elle y développe la naissance et la mort des ambitions de la première génération punk sans chercher à dresser un portrait flatteur. La «Face B », qui est souvent moins écoutée sur un album (et qui regorge parfois de pépites) est  essentielle à cette autobiographie. Elle parle de manière inédite de ce qu’il se passe « après », comment s’est organisée sa vie suite à la dissolution de The Slits. Une fois le punk entré dans l’establishment2 que reste t-il des convictions? Et bien Viv Albertine montre une fois de plus et sans détour qu’il est faux de dire qu’on se pose avec l’âge. La colère est toujours là et l’envie de créer aussi, elle prend juste une autre forme et vouloir l’étouffer au nom de la maturité est une erreur couteuse psychologiquement. 

Portrait de Viv Albertine par Elisa Mayor

De fringues

Il n’est pas étonnant pour un livre traitant du punk de s’attarder sur le vêtement tant ce dernier a eu une importance capitale dans la construction de cette contre-culture. Viv Albertine joint ainsi à ses souvenirs des descriptions d’une grande précision et parfois même des photographies en noir et blanc. La silhouette chez un punk est faite pour être remarquée, elle est là pour déranger car elle se dresse à l’encontre des moeurs de l’époque. Ainsi, il arrivait à Viv Albertine de porter des culottes par-dessus ses collants, un tampon hygiénique peint en rouge à son oreille et de mêler une esthétique sado-masochiste à des robes qu’elle mettait enfant. Cette mise en scène de soi était de l’ordre de la performance artistique mais témoignait aussi d’une forme de courage. Nombreux ont été les crachats reçus en pleine face pour la guitariste de The Slits, ainsi que les menaces physiques ou verbales. L’artiste nous explique s’être vêtue ainsi par volonté de montrer au monde qu’elle existait, l’expression par le style rythmant sa vie même après avoir quitté son groupe.

Cette autobiographie est donc aussi une excellente source pour ceux qui s’intéresseraient à la mode de cette période puisqu’elle évoque à de nombreuses reprises  les pièces vendues dans l’emblématique boutique Sex tenue par la créatrice Vivienne Westwood et le producteur des Sex Pistols Malcolm McLaren. Par son regard sur la mode Viv Albertine expose aussi les limites de cette contre-culture prônant le DIY (Do It Yourself) ou un simulacre de celui-ci. La gentrification a très rapidement frappé le milieu punk avec la réappropriation des codes vestimentaires par les classes sociales plus élevées, mais aussi à cause du prix élevé des créations de Vivienne Westwood.

De musique 

Viv Albertine établit une distinction entre son écoute de la musique et sa pratique. Son premier coup de foudre pour une chanson intervient vers ses dix ans avec le morceau des Beatles « Can’t Buy Me Love », et s’en suit une série d’autres histoires d’amour avec des albums. Viv Albertine ne touche une guitare qu’à partir de ses vingt-deux ans, n’ayant pas eu l’occasion ou les moyens de fréquenter un conservatoire au cour de son enfance. Elle représente d’une certaine manière l’essence même du punk, à savoir qu’il ne faut pas être virtuose pour jouer, le principal c’est d’en avoir dans les tripes. Toutefois la guitariste n’hésite pas à démonter cette image qui voudrait qu’un punk a tellement confiance en lui qu’il se fiche bien de monter sur scène avec un instrument désaccordé. C’est par amour pour la musique que Viv Albertine s’est lancée, mais cette relation est compliquée car l’artiste ne cesse de questionner sa légitimité à jouer. Les raisons qui la pousse à cette angoisse sont multiples: elle est une débutante, elle se sent vieille et elle n’a découvert que tardivement qu’on pouvait être une femme dans un groupe. En effet, The Slits est un des premiers groupes exclusivement féminin. Composé d’Ari Up au chant, de Viv Albertine à la guitare, de Tessa Pollitt à la basse et de Palmolive à la batterie, ces quatre femmes osent et en imposent ce qui n’empêche pas à l’auteure de s’être sentie comme une arnaque à de nombreuses reprises. 

La deuxième partie montre que le lien entre Viv Albertine et la musique n’est pas rompu, mais il demeure une fois de plus conflictuel. Devenue femme mariée et mère, elle se questionne sur la place de son expression artistique individuelle dans un foyer qui a besoin d’elle. 

De mecs

Qu’il s’agisse de ses amours, de ses amitiés, ou simplement des personnes rencontrées lors de son parcours, il y a un lien étroit entre l’identité punk de Viv Albertine et les hommes. En partie élevée par un père violent, la guitariste le définit par ces termes « Il est tellement… masculin, tellement… étranger ». Les hommes qui attirent Viv Albertine sont en parfaite cohésion avec le milieu qu’elle fréquente. Aux antipodes de son père, elle s’entoure d’êtres androgynes, très minces et en pantalons moulants. Elle sort pendant quelques années avec Mick Jones (guitariste de The Clash) et partage une amitié très particulière avec Sid Vicious (bassiste des Sex Pistols). De plus, l’industrie musicale est régit par des hommes et pensée pour eux. Avec The Slits, Viv Albertine, par son identité féminine, arrive comme un ovni dans ce milieu bien que d’autres artistes l’aient précédée peu avant (Patti Smith). Son parcours artistique a été parfois motivé par des hommes, mais c’est avant tout parce qu’elle voulait être une femme musicienne qu’elle a pris sa guitare et même repris celle-ci plusieurs années après la séparation de The Slits alors que son mari l’en empêchait. 

Nous pourrions nous demander s’il est judicieux d’appréhender le livre de Viv Albertine comme celui d’une «femme artiste ». Après tout, les hommes ont le droit à des biographies et des autobiographies sans qu’on mette en avant leur genre. On parle juste d’un artiste et on ne s’encombre pas de la précision. Cependant, il semble important ici de garder à l’esprit cette notion de féminité que revendique Viv Albertine. Les problématiques auxquelles elle s’est confrontée dans sa vie d’artiste ne touchent que les femmes du milieu. En faisant partie de The Slits, elle permet, à son échelle, aux générations suivantes de se présenter comme un« groupe » sans avoir à ajouter le suffixe «de femmes ».

Viv Albertine, De fringues, de musique et de mecs, éditions 10/18, 2014

Pour aller plus loin:

Roué, M. (1986). La punkitude, ou un certain dandysme. Anthropologie et Sociétés10 (2), 37–55. https://doi.org/10.7202/006348ar

Martina Hall, The Culture Show “Girls Will Be Girls”, 2014

Playlist composée à partir des références données par Viv Albertine, disponible sur le Youtube et le Spotify du Tote Bag! Bonne écoute!

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