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Black Country, New Road au Trabendo

De l’arrière au premier plan et de gauche à droite : Isaac Wood (chant, guitare), Luke Mark (guitare), Charlie Wayne (batterie), Lewis Evans (saxophone), Georgia Ellery (violon), Tyler Hyde (basse) et May Kershaw (claviers).

Okay, today, I hide away / But tomorrow, I take the reins / Still living with my mother / As I move from one micro-influencer to another / References, references, references / What are you on tonight? / I love this city, despite the burden of preferences / What a time to be alive, oh / I know where I’m going, it’s black country out there.

Le Trabendo est une salle en escalier, comme la Maroquinerie. Elle est, dans sa disposition, égalitaire, arrangée de manière à ce que le spectateur du fond voit aussi bien la scène que celui qui la touche. Le 25 octobre au soir, Black Country, New Road y était attendu.

De toutes ces personnes dressées aux quatre coins de la salle, qui assiste à son premier concert depuis deux ans ? Les anciennes habitudes reviennent en automatismes, il est acceptable de payer une pinte huit euros ; lorsque le serveur me dit qu’il n’y a pas de consigne pour les éco-cups, je jubile de tenir entre mes mains un futur pot à brosses à dents. Et quelle joie de voir tous ces visages se serrer aux pieds de la scène, les instruments vierges de musiciens attendent avec eux de voir surgir de derrière le rideau le nouveau meilleur groupe anglais.

Sorti le 5 février dernier, For The First Time est un premier album. L’œuvre d’un septuor qui distille ses références dans un gloubiboulga apocalyptique, six titres aussi bruyants que l’explosion de six étages chauffés au gaz. Il est stupéfiant de constater à quel point, tout en partant dans sept directions à la fois, Black Country, New Road parvient à garder un tel équilibre musical. Disposant, pour une partie, d’une formation classique et d’une formation autodidacte pour l’autre, le groupe a établi une relation féconde entre organisation et désorganisation ; absolument tout se joue sur des oppositions. Leur musique ressemble à une flopée de références disparates, assemblées de manière à perpétuellement osciller entre le chaos et la tendresse pure.

Les morceaux sont longs, ils progressent dans un brouillard faussement déstructuré et sont accompagnés des textes d’Isaac Wood, magnifiques, sadiques et désopilants à la fois. Bâtis de mots simples, leur puissance évocatrice auréole les instants quotidiens qui se consument dans un bonheur ou dans une tristesse éphémères, élevant l’ordinaire comme des bras vers le ciel.

What we built from Black Country ground

In your car out of this small town

You on back of my new push-bike

Wheelie-ing down Thunder Road tonight

And I never felt so brave

On that unusually forgiving Sunday*

Dans ce bordel dramatique, les paroles superposées à la musique donnent une matière visuelle, voire cinématographique, tant les unes s’ancrent parfaitement dans l’autre. C’est comme si les moments évoqués par Wood étaient montés en séquences, ponctués par des ellipses, ils forment des histoires avec un début, un milieu, une fin et un état d’esprit qui fluctue selon ces trois périodes. 

Lorsque le groupe entre sur scène avec Instrumental, il annonce que ce concert aura la couleur de l’album qui le précède. Black Country, New Road est une tempête sur un lac artificiel, le saxophone et le violon tourbillonnent en chute libre, soutenus par la batterie, qui dresse des murs de ciment entre nous et l’espace. Dans le monde de Black Country, New Road le chaos est doux comme un ruban de soie échappé des mains d’une fille lors d’une intime performance**.

Mis à part quelques hululements d’approbation lorsque démarre Athens, France – et plus tard Track X – c’est tout juste si le public bouge. Les quatre épaules qui se dandinent au premier rang et leurs têtes qui tremblent parviennent plus à refroidir la salle que le contraire. À la fin du morceau quelqu’un dans le fond demande Sunglasses***. L’osmose est limitée. L’ espace est dissonant, le groupe et le public sont dépareillés et il semble à mesure que le concert avance que l’ambiance sèche qui nous traverse n’a rien à foutre ici.

Opus force le déchaînement à s’accomplir ; faute d’avoir pu le chevaucher l’an dernier, il est temps de libérer le tigre. Pour quelques minutes seulement l’ensemble de la salle s’accorde sur la raison de sa présence ici et un vague concept d’unité frôle nos têtes avant que l’audience n’applaudisse prématurément au pont du morceau. Le son de la guitare est faible, personne ne remarque que Wood continue de jouer, on entend des voix de part et d’autre par-dessus les derniers applaudissements. Lewis Evans pointe son index devant sa bouche et soupire un chut tandis qu’un énième blaireau crie “Sunglasses” au fond. It’s about us, not about you, quasi murmure Wood avant de lâcher un Shut up en direction du public et de reprendre : Everybody’s coming up, I guess I’m a little bit late to the party*. 

Les chuchotements s’estompent, soudain compressés par la batterie de Charlie Wayne. La foule sursaute et la salle se voit retourner le silence qu’elle mérite. Opus peut alors s’achever dans les flammes promises et le saxophone s’écouler comme un siphon aérodynamique.

On demande un rappel à la fin du concert mais le groupe ne revient pas, une musique quelconque est diffusée dans les enceintes, les techniciens plient le plateau. De nouveau baignée dans la lumière, la majorité de la salle donne l’impression de s’être retrouvée là par hasard ou bien à cause d’un article qui racontait que l’ultime groupe anglais un peu trendy faisait un spectacle au nord de Paris.

Un concert – et j’entends par là un ‘bon concert’ – est un instant durant lequel une foule s’abandonne et vit la musique en communion, aussi intensément qu’il est impossible de la vivre seul. Là où devant un public chaud bouillant, la plus mauvaise performance du monde peut devenir un bon souvenir, une foule chiatique condamne un groupe à l’image d’une ambiance froide et indifférente.

T.

Le 2 novembre, Black Country, New Road a dévoilé Bread Song le second single de son prochain album Ants From Up There prévu pour le 4 février prochain, de quoi patienter jusqu’à leur prochain passage en France. 

Spotify : https://open.spotify.com/album/3iiJLvaV4MaU3xH5hophL1?si=NvvSShA_S96J6DnEoaBD4g

Deezer : https://deezer.page.link/4LfFKCKzFYj9gmWL9

Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=Hi8HjWTUqwI

*Paroles de Opus, dernier morceau de For The First Time

** Science Fair

I saw you undressing

It was at the Cirque du Soleil

And it was such an intimate performance

I swear to God you looked right at me

And let a silk red ribbon fall between your hands

But as I slowly sobered

I felt the rubbing of shoulders

I smelled the sweat and the children crying

I was just one among crowded stands

And still with sticky hands

I bolted through the gallery

With cola stains on my best white shirt

And nothing to lose, oh, I was born to run

It’s black country out there

It’s black country out there

It’s black country out there

*** Quatrième morceau de For The First Time

For The First Time, Label Ninja Tune, 2021

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