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Points de vue féministes : Un appartement sur Uranus, de Paul B. Preciado

Un appartement sur Uranus (2019) est un voyage qui commence en 2013 avec Beatriz Preciado. Les soixante-sept chroniques publiées à l’origine dans le journal Libération entre 2013 et 2018 nous font vivre les réflexions et les transitions de l’auteur qui devient progressivement Paul B. Preciado, philosophe transgenre. Cet ouvrage regroupe ainsi des réflexions sur un ensemble de thèmes divers et variés, évoqués à travers des anecdotes, des bribes de vies, que Preciado relie habilement à la grande Histoire en les teintant de géopolitique.

Le titre nous laisse déjà entrevoir un point de vue sur le lieu et sur le fait même d’habiter un endroit. Il explique tantôt pourquoi il garde un appartement imaginaire sur Uranus, tantôt comment il est tombé amoureux d’une ville, ou encore en quoi le voyage est son amant. Du lieu découle très rapidement le thème de la frontière, cet « espace de destruction et de production d’identité ». Quelle que soit la nature de cette frontière, c’est avant tout son dépassement qui intéresse Preciado. Non au sens de passer de l’autre côté, mais plutôt cet espace incertain, cet entre-deux qui existe entre deux territoires, entre deux identités différentes, et les nouvelles possibilités permises par le dépassement de cette frontière.

Il aborde bien-sûr la frontière du genre, avec les Chroniques de la traversée,de Beatriz à Paul B. : sa voix mutante, sa désidentification au genre féminin, la recherche d’un nouveau nom, sa mort et sa renaissance aux yeux de la loi en tant qu’homme. Si cette transition personnelle est au centre de plusieurs chroniques, elle s’écrit surtout sur le fond d’une multitude de transitions à l’échelle mondiale. « J’irai jusqu’à dire que ce sont les processus de transition qui nous permettent le mieux de comprendre la transformation politique mondiale à laquelle nous sommes confrontés. Le changement de sexe et la migration sont les deux pratiques qui, en remettant en question l’architecture politique et juridique du colonialisme patriarcal, de la différence sexuelle et de la hiérarchie raciale, de la famille et de l’Etat-nation, placent un corps humain vivant dans les limites de la citoyenneté, voire de ce que nous comprenons par humanité. » Paul B. Preciado établit un dialogue pertinent et toujours équilibré entre les processus de transition que son corps et son identité sociale subissent mois après mois, et les processus de transition qui caractérisent les dynamiques géopolitiques actuelles. Le privé et le politique se répondent, mais il ne s’agit pas de répéter les slogans des revendications féministes : plutôt de poser sur le monde et l’individu un regard nouveau, porteur d’espoir, appelant au renversement de l’ancien régime.

En effet, Preciado envisage les normes comme les rouages d’un régime sexuel et sociétal que nous n’aurions pas choisi, mais qui serait établi pour servir les intérêts de l’Etat-Nation. Il nous invite donc à imaginer des rapports humains sans la cartographie de genre et de sexe qui nous est imposée : plus d’homme, plus de femme, plus de personne transgenre, plus d’homosexuel, d’hétérosexuel, etc. Parce qu’après tout, « Ces catégories sont la carte imposée par le pouvoir, pas le territoire de la vie. »

Et puisque ce « régime sexe-genre binaire est au corps humain ce que la carte est au territoire : un cadre politique qui définit organes, fonctions, et usages », alors Preciado se positionne en véritable migrant du genre.

Pour terminer, si Un appartement sur Uranus peut s’apparenter à un OVNI de la littérature féministe, c’est parce qu’il propose « de penser en termes de relation et de potentiel de transformation, plutôt qu’en termes d’identité. » Preciado renverse toutes nos conceptions, si bien qu’on a parfois du mal à le suivre. Certaines chroniques sont difficilement accessibles tant ce qu’elles proposent est déroutant. Il faudra les relire plus tard, peut-être alors serons nous plus disposés à les comprendre. Car les Chroniques de la Traversée ne vous laisseront pas tranquilles après avoir été lues, elles vous travailleront, vous questionneront et vous indigneront peut-être. « Vous montez à bord d’une capsule et l’idée n’est pas de vous laisser indemne, mais vous verrez, c’est sans violence », nous prévient Virginie Despentes en préface du livre. Vous ne comprendrez peut-être pas toutes ses réflexions, et vous butterez sur certains de ses mots, que je tente encore de m’expliquer. Car bien que le français ne soit pas sa première langue, Preciado le maîtrise au point de pouvoir s’amuser avec ses radicaux. « Technopatriarchal », « nécropolitique », « capitalisme technoscientifique », « industrie pharmacopornographique » sont parmi les drôles de mots que vous y croiserez.

Je dirais même que ces chroniques répondent dans une certaine mesure à l’appel de Virginie Despentes en clôture de son essai King Kong Théorie (2006) : « Le féminisme est une aventure collective, pour les femmes, pour les hommes et pour les autres. Une révolution, bien en marche. Une vision du monde, un choix. Il ne s’agit pas d’opposer les petits avantages des femmes aux petits acquis des hommes, mais bien de tout foutre en l’air. »