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Points de vue féministes : Présentes, de Lauren Bastide

Présentes : ce titre écrit en grosses lettres majuscules sonne comme un cri de révolte, face au constat dressé par le livre de Lauren Bastide publié en septembre dernier aux Editions Allary. Présentes comme titre, parce que les femmes ne le sont pas assez dans les différentes sphères de la société, alors que les solutions pour qu’elles le soient existent déjà.

Lauren Bastide est journaliste, et fait parler des femmes dans le podcast La Poudre, qu’elle a créé en 2016. À ce jour, 88 militantes, femmes politiques, écrivaines, philosophes et artistes, ont été interviewées par la journaliste qui met un point d’honneur à faire entendre des voix et des points de vue différents.

Entre l’automne 2018 et le printemps 2019, elle a organisé une série de conférences au Carreau du Temple (un lieu culturel parisien), sur le thème de la place des femmes dans l’espace public. Plusieurs conférencières s’y sont exprimées à leur manière sur ce sujet, dont Elisa Rojas, Alice Coffin, Caroline de Haas, Chris Blache, Pascale Lapalud, Hanane Karimi, Anaïs Bourdet, et Marie Dasylva. Qu’elles soient avocates, activistes, journalistes, ou encore professeures, elles s’intéressent à des problématiques féministes aussi variées que l’inclusion des personnes handicapées, l’urbanisme au prisme du genre, le harcèlement de rue, les personnes LGBT+ dans les médias, etc… Présentes est une synthèse de ces conférences qui “constituent une photographie passionnante de cette ère qu’un jour les livres d’histoire – si nous continuons à oeuvrer dans le bon sens – appelleront l’ère #MeToo.” (p. 27)

Lauren Bastide dresse donc un formidable état des lieux de la situation et nous présente un éventail des propositions et des idées existantes dans le paysage militant actuel, féministe et antiraciste. Elle y parle de la controverse des TERF (les féministes excluant les femmes transgenres de leur combat), de la culture du call out sur les réseaux sociaux, de la neutralité médiatique française, de la charge mentale, de l’anatomie retrouvée du clitoris, de la parité, de la culture du viol, des différentes méthodes initiées par les activistes, etc… Tout cela en revenant avec précision sur les évènements qui ont marqué les dernières années, comme par exemple la Manif pour tous, les débats constants sur le port du voile, les actions militantes marquantes et bien-sûr, le mouvement #MeToo.

Afin de dresser un portrait fidèle de la place des femmes dans ces espaces, Lauren Bastide utilise le comptage : une méthode controversée dans un pays qui ne voit ni le sexe, ni les couleurs, et qui prone la méritocratie. “Parce que compter, c’est identifier les représentations ; or les représentations modèlent la société. Elles permettent ou empêchent de rêver.” (p. 13) Ainsi, en s’appuyant sur différentes études et rapports officiels, elle analyse la place des femmes dans trois grands lieux interconnectés : la ville, les médias, et enfin la résistance

C’est donc sans surprise que la journaliste adopte une approche intersectionnelle, car il s’agirait presque de la seule manière d’être en phase avec ce qui se passe sociologiquement lorsqu’on parle de problématiques féministes. Ce concept d’intersectionnalité à été inventé par la juriste Kimberlé Williams Crenshaw en 1989 pour parler de la double oppression que subissent les femmes noires, à savoir le sexisme et le racisme, simultanément. Aujourd’hui, le terme est utilisé pour parler de l’intersection de toute forme de discriminations qui adviendraient en même temps : “En gros, adopter un prisme de pensée intersectionnel, c’est ne pas se contenter d’apposer une lecture de genre sur les mécanismes de domination sociale. C’est prendre aussi en considération les oppressions qui s’entrecroisent avec le sexisme : le racisme, mais aussi l’homophobie, la transphobie, la grossophobie ou le validisme (les discriminations qui s’exercent contre les personnes handicapées).” (p. 23)

En analysant cette “ère #MeToo”, Lauren Bastide décrypte le positionnement de la France concernant les violences faites aux femmes, en comparant le traitement de ce mouvement mondial par les médias français et internationaux. “La France a été championne du monde du traitement à côté de la plaque de la déferlante #MeToo” (p. 123). Mais si les médias traditionnels français n’ont pas su réagir à cette nouvelle vague féministe et ont préféré la discréditer, celle-ci a trouvé un autre type de médias où se déployer : Internet et les réseaux sociaux. “Il y a une puissance du hashtag, et Internet a été, pour le féminisme, l’outil rêvé qui a pu faire surgir dans l’espace public des paroles, des expériences et des éléments théoriques, ce qu’aucun autre lieu, physique ou médiatique, n’avait encore permis.” (p. 153)

Cependant, Lauren Bastide émet une réserve sur cette place centrale qu’ont pris les réseaux sociaux dans la vague de pensée féministe actuelle, et nous invite à nous questionner : “Ne seraient-ils pas une sorte d’espace public au rabais, qu’on nous aurait concédé? Oui, les réseaux sociaux permettent d’opérer des intrusions dans les espaces médiatiques et de créer des nouveaux rapports de force. Mais quel est donc cet espace public où l’on produit gratuitement du contenu qui ne nous appartient pas? […] Que penser de cet espace public où l’on agit dans un cadre prédélimité, selon des règles établies par des ingénieurs quelque part en Californie, et où, à coup sûr, on va se prendre en pleine face des réactions négatives, voire une vague de cyberharcèlement?” (p. 163)

Cependant, Internet œuvre comme un moyen de visibilisation, et les réseaux sociaux donnent une voix aux personnes qui n’avaient pas la possibilité de s’exprimer publiquement auparavant : “La clé, c’est de permettre aux dominés de prendre la parole pour elles-mêmes.” (p.184) Et puisque selon Lauren Bastide, l’oppression se résume toujours à un mécanisme de silenciation qui engendre différentes formes de violences, il est important que les personnes concernées se remettent au centre de leur propre récit, comme une première victoire face à l’oppression : “#MeToo, c’était ça. C’était dire « moi », c’était dire « je ».” (p. 197) 

Pour briser au mieux cette silenciation et invisibilisation des femmes et des personnes issues des minorités dans l’espace public (notamment médiatique et artistique), Lauren Bastide souhaite l’instauration de quotas, bien que cette idée ne fasse pas l’unanimité. Pourtant, cette méthode, qui n’est en rien un but mais bien un moyen, a déjà fait ses preuves avec la loi sur la parité en politique : “en 1993, on a entendu beaucoup de craintes s’exprimer, notamment de la part de celles qui y voyaient la fin de la méritocratie au féminin, qui avaient peur de voir des femmes nommées « parce qu’elles sont femmes ». Trente ans plus tard, près de quatre députés sur dix sont des femmes. Sans cette mesure, il aurait fallu un siècle, voire plus, pour arriver à ce résultat.” (p. 216) Pour défendre la mise en place de ces quotas dans le domaine artistique, elle poursuit : “Oui, en appliquant des quotas, il existe le risque que certaines femmes à la valeur artistique discutable soient produites, exposées, éditées. Et alors? Combien d’hommes médiocres occupent aujourd’hui les rayons des librairies avec des ouvrages qui seront oubliés deux mois après leur sortie? Combien de navets insipides, remplis de blagues racistes et de stéréotypes sexistes, réalisés par des fils à papa geignards sortent au cinéma chaque année? L’égalité entre les hommes et les femmes sera atteinte lorsque les femmes auront droit à la même médiocrité que les hommes.” (p. 218)

En somme, un lecteur très au point sur les luttes féministes actuelles n’apprendra donc pas grand chose à travers ce livre, mais c’est tout son intérêt : nous dire que tout est déjà là, que les solutions existent, qu’elles ont été pensées et théorisées, et qu’il faudrait juste la volonté de ceux qui dominent les différentes sphères sociétales pour les mettre en application et changer les choses. Concrètement, Lauren Bastide n’invente rien : elle constate. Ce livre peut donc être d’une grande aide à quiconque ne comprendrait pas les préoccupations actuelles des féministes, à quiconque penserait que les luttes importantes sont ailleurs. Sans vous garantir que vous serez convaincu.e.s, je vous garantis que vous aurez au moins compris les arguments majeurs des luttes féministes post #MeToo.

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