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Littérature

Arpenter la Nuit par Leila Mottley : les nombreux visages du vice

Le premier roman de Leila Mottley n’est pas passé inaperçu lors de sa parution aux Etat-Unis et ce pour son sujet brûlant tiré d’un réel scandale d’exploitation sexuelle impliquant la police d’Oakland. Très attendu en France, Le Tote Bag l’a lu et vous en propose aujourd’hui sa chronique.

Jeune autrice de 20 ans seulement, Mottley est également connue pour ses poèmes encensés par la critique. 

Synopsis

On y suit le personnage de Kiara, 17 ans, jeune femme Noire vivant à Oakland en Californie avec son grand frère Marcus au Regal High, une résidence médiocre d’un quartier mal fréquenté. Son père est décédé quelques années auparavant et sa mère n’étant plus dans les parages, ils vivent à deux dans cet appartement regorgeant de souvenirs nostalgiques et douloureux. 

Kiara a quitté le lycée pour pouvoir subvenir à ses besoins ainsi qu’à ceux de son frère, Marcus, ayant démissionné de son travail pour se consacrer entièrement à la musique. Alors qu’elle se bat pour trouver du travail en tant que mineure sans aucune expérience professionnelle afin de nourrir sa famille et payer les factures, Marcus s’enferme de plus en plus dans l’indifférence et se consacre totalement à un projet vain et voué à l’échec sans aucune intention d’aider Kiara. 

Un soir, sa vie bascule à la suite d’un quiproquo avec un inconnu – sa vision de son corps est bouleversée et dans un élan de survie, Kiara se met à faire le trottoir. La voilà entrée dans une spirale infernale d’abus et de violences inouïs alors qu’elle tente de survivre et d’assurer une vie décente à ceux qu’elle aime. 

Une poésie dans les mots

La grande force de ce roman réside dans la plume de l’autrice ; une justesse des mots, sans fioritures qui résonnent chez le lecteur. Qu’il s’agisse de sujets difficiles ou de ressentis personnels extrêmement sombres, Mottley parvient avec sensibilité et douceur à faire transparaître l’authenticité de chaque geste et de chaque parole. 

Mottley convoque notamment fréquemment des métaphores impliquant des éléments naturels tels que le vent, le ciel ou la mer, qui traduisent une dépossession de soi souvent volontaire et nécessaire ; ce retour à un état naturel neutre et tranquille, sans besoins ni craintes, symbolise cet idéal inatteignable. À de nombreuses reprises dans le roman, Kiara se retrouve forcée à déambuler sur un sol pourri, à arpenter des trottoirs souillés, prisonnière de la gravité. Ces images mentales empreintes de douceur et de poésie semblent être sa seule échappatoire. 

Les hommes : à l’origine d’une souffrance collective ?

Entre abus de pouvoir extrêmes et déshumanisation totale de la figure féminine, les hommes sont mis en lumière pour ce qu’ils sont dans ce roman ; des bourreaux. Entre Marcus, cette incarnation même de l’ingratitude et de l’égocentrisme masculin et tous les autres hommes qui croisent et pavent d’immondices le chemin de Kiara, il n’y en a quasiment aucun qui pourrait figurer d’exception à part un petit garçon de neuf ans. 

Trevor, enfant solitaire malgré lui mais bouillonnant de vie et d’espoir, incarne l’homme honnête, conscient de l’importance de la gratitude et de la considération d’autrui, immunisé face au fléau de la perversion masculine. Son innocence le présente comme étant un être quasiment parfait car exempt de toute corruption. 

La quasi-absence de figure masculine saine participe à la construction et à la déconstruction des personnages féminins ; Kiara se bat et menace de rendre les armes de nombreuses fois tandis que d’autres n’ont pu se résoudre à continuer à lutter et se désagrègent graduellement. Certaines, à force d’être dépossédées de leur corps, finissent privées de leur humanité, reléguées à du bétail, exténuées. 

S’entraider

Un autre aspect fondamental qui ressort de cette lecture est l’importance accordée à la sororité et à ses nombreuses manifestations. Kiara est mineure, quasiment orpheline et se retrouve à arpenter les rues d’Oakland sans protection dans le but de vendre son corps. Certains personnages semblent alors guider Kiara sans pour autant lui donner les réponses à ses questions ; c’est au fil de leurs rencontres et de leurs discussions que cette dernière parvient à certaines prises de conscience. Des choses auparavant évidentes prennent une nouvelle définition au cours du cheminement de Kiara. Ainsi il est appréciable d’avoir des personnages à la psychologie complexe, changeante, permettant une évolution logique dans le roman. 

Ce qui est également intéressant, c’est qu’en dépit de cette entraide entre les personnages féminins, il y a également des cas pour lesquels l’individualisme prime et ce pour des raisons profondément réalistes ; traumatisme, ambition, égoïsme, vice, addiction, maladie ou encore, survie. Kiara se retrouve alors confrontée à une dure réalité qui vient habituellement à l’entrée dans l’âge adulte : il est nécessaire de compter avant tout sur soi-même. 

Un premier roman réussi en tous points

Mottley excelle dans l’écriture de personnages qui ne stagnent pas et évoluent avec fluidité et cohérence aussi bien ensemble qu’individuellement. Elle propose dans ce roman un récit de vie complexe et réaliste, autant dans les conséquences des actes de ses personnages, que dans la représentation de l’impact psychologique des souffrances vécues par ces derniers. 

Ce roman est une perle de cette Rentrée Littéraire et la splendide plume de Leila Mottley ne laissera aucun lecteur indifférent. Nous vous conseillons chaudement cette lecture à retrouver en librairies dès le 17 août partout en France ! 

Lise Semeria

 

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