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Robocop, le cyborg vu par Paul Verhoeven : super-héros ou Frankenstein ?

A première vue, la spectacularité des scènes d’action et des premières apparitions du cyborg Robocop pourrait laisser penser qu’il s’agit d’un film de super-héros précurseur. Ce personnage mi-homme mi-robot libère en effet la ville de Détroit de la criminalité à la manière de Spiderman avec New-York. Mais en réalité c’est le cinéaste Paul Verhoeven qui est aux commandes de Robocop. Il prend donc comme à son habitude le contrepied de nos attentes, et c’est là que réside le sel de son œuvre.

Verhoeven livre un portrait à charge de la violence de l’Amérique dans lequel le policier Murphy est transformé en cyborg par une multinationale. L’ambiance futuriste se met au service d’une dimension satirique portant sur la société de consommation reaganienne où même les humains deviennent littéralement des produits, à l’image de Robocop. Les angles de prise de vue révèlent parfaitement les rapports de force entre les personnages, entre les victimes et les bourreaux, les martyrs et les démiurges. La réalisation ne manque pas de trouvailles visuelles et ironiques, de même que le scénario, sans tomber dans le trop explicatif, regorge de répliques terriblement révélatrices de cet état profondément vicieux. Le film mêle différents médiums en intégrant des émissions de télévision et des publicités parodiques qui montrent combien l’horreur est tournée en spectacle. Cette caractéristique n’est pas sans rappeler Tueurs nés d’Oliver Stone qui sortira quelques années plus tard et dans lequel perversion et criminalité règnent également. Cependant, Verhoeven semble moins radical dans le sens où il représente la police comme une institution dominée par les dirigeants de l’OCP et qui cherche à se révolter en faisant grève. Mais si Verhoeven donne aux policiers le statut de prolétaires impuissants, c’est surtout pour créer un contrepoint à l’omniprésence de la cruauté et de la corruption du monde qu’il dépeint. La policière Anne Lewis incarne, qui n’a d’ailleurs pas besoin d’être sexualisée pour être intéressante en tant que personnage féminin, cette part d’humanité.

Toutefois, Verhoeven n’y va pour autant pas de main morte non plus avec la satire, notamment dans la séquence de la présentation du robot ED-209. L’humour noir et le détournement des codes des films d’action se faufilent partout, l’air de rien, et s’imposent toujours, à tel point que c’en est aussi effrayant qu’amusant. L’un des exemples les plus probants se situe lors du passage au journal télévisé de Robocop. Au milieu d’une foule de jeunes qui l’adulent, celui-ci répond à la question d’un journaliste lui demandant quel message il souhaite faire passer aux enfants : “Stay out of trouble.” (“Evitez les ennuis.”). Derrière l’ironie de voir celui censé protéger la population menacer des enfants, cette phrase dit tout de l’état d’esprit des dominants pour endiguer la criminalité : la répression policière.

Les rapports de force jusque dans les toilettes de l’OCP,©Robocop (1987) Paul Verhoeven

Robocop est certes une figure christique, mais surtout une version américaine de Frankenstein, un monstre hybride créé par des démiurges. Verhoeven désacralise ainsi le super-héros américain. Sa quête au départ charitable est d’emblée dénaturée puisque Robocop n’agit pas par bonté d’âme mais par mécanisme. Les directives implantées dans le cerveau de Robocop amènent la réflexion sur les limites éthiques de la technologie. Elles illustrent aussi la métaphore du contrôle que les puissants opèrent sur les individus et dont la société du spectacle n’est finalement qu’une autre forme. Pourtant, Robocop garde une âme humaine, néanmoins elle permet seulement de mieux conférer au film sa portée tragique sous-jacente. L’émotion reste dans la retenue, mais cette résilience n’en est que plus bouleversante. Les plans subjectifs le dévoilent : Robocop a tout perdu, même ses souvenirs ; il ne lui reste dans son cœur que la tristesse de sa perte. Dès lors, son dessein n’est plus de sauver. Le parcours initiatique du personnage se révèle donc lui aussi plus tragique qu’il n’y paraît et l’Amérique peinte par Verhoeven pervertit tout ce qu’elle touche. Le surhomme parvient à ses fins, mais à quel prix ?

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