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Cinéma

Les symboles de la servitude : La cérémonie de Claude Chabrol et Parasite de Bong Joon-Ho

Sophie (Sandrine Bonnaire) et Jeanne (Isabelle Huppert). La cérémonie, 1995

Mais à la réflexion, c’est un malheur extrême que d’être assujetti à un maître dont on ne peut jamais être assuré de la bonté, et qui a toujours le pouvoir d’être méchant quand il le voudra.

Dans son Discours de la servitude volontaire, La Boétie écrivait sur le rapport entre les tyrans et ceux qu’ils contrôlent. Ce rapport est basé sur la peur, l’humiliation et sur l’idée que ce qui est, ne peut pas être autrement. La relation entre un domestique et celui qui l’emploie répond donc aux règles de cette subordination acceptée par le dominé et le dominant. Mais que se passe-t-il lorsque le dominé prend conscience de cette servitude et décide de se révolter ? Ce processus, qui est le résultat de la lutte des classes, est mis en scène par deux films, dont l’un s’inspire de l’autre. Le premier est un film français : La Cérémonie de Claude Chabrol dans lequel Sophie, une domestique, est engagée par la famille bourgeoise des Lelièvre, pour les servir. Le deuxième s’inspire de ce drame : c’est Parasite du coréen Bong Joon-Ho, qui n’a pas manqué lors de la cérémonie des Oscars de rendre hommage à Claude Chabrol. Dans ce film, la famille Ki-Taek parvient à se faire engager par la très riche famille Park, grâce à la ruse. Ainsi, ces deux fictions, tout en étant très différentes dans leur ton et leur réalisation, traitent notamment du rapport entre servants et employeurs et la violence de cette domination. Lorsqu’une série comme Downton Abbey exalte « l’âge d’or » des relations entre bourgeois et domestiques en laissant penser à une cohabitation pleinement acceptée où chacun tient le rôle qui lui est attribué, ces deux films parviennent à mettre en scène une réelle confrontation sans compromis entre les dominants et les dominés. Les non-dits et le secret prennent des places essentielles dans les récits. L’oppression subie est représentée par le biais de détails et de symboles qui permettent de faire progressivement monter la tension jusqu’au dénouement final.

Les deux films, afin de parler du rapport entre employeur et domestiques, parviennent à ériger l’habitation des dominants comme un élément central et représentatif de leur richesse. Les employeurs font visiter la maison à leurs employés récemment embauchés afin de réglementer leur relation : c’est la possession du dominant, qui, de ce fait, décide des conditions du rapport qu’ils vont entretenir dans ce cadre. Ki-Woo se laisse ainsi guider dans la demeure des Park à l’instar de Sophie dans celle des Lelièvre. L’environnement dans lequel évolue les bourgeois de la Cérémonie est conventionnel lorsque Parasite met en scène un cadre moderne. La maison de maître* des Lelièvre est représentative de cette bourgeoisie de campagne ancrée dans les traditions. La maison d’architecte des Park représente cette nouvelle bourgeoisie qui préfère un logement épuré et design pour montrer sa richesse. Dans les deux cas, la demeure de l’employeur est à la fois le cadre de l’intrigue mais également ce qui catalyse le luxe dans lequel ces derniers vivent. La mise en parallèle de ces deux films permet donc de montrer différentes formes de richesses et l’évolution de la bourgeoisie : l’une est provinciale ; l’autre citadine. Il est pourtant toujours question de la classe dominante, qui continue d’exercer une pression sur leurs employés.

Yeon-Kyo Park fait visiter la maison à Ki-Woo et montre ainsi qu’elle est dans une position de domination © Parasite, 2019

Ce qui semble le plus marquant, pour montrer cette violence que l’on tait, c’est ce regard faussement bienveillant que portent les familles bourgeoises sur leurs domestiques. On discerne la satisfaction ressentie par les Park dans Parasite lorsqu’ils embauchent les différents membres de la famille Ki-Taek dans leurs sourires pleins de retenue. Dans La Cérémonie, un personnage incarne particulièrement ce regard : c’est la fille des Lelièvre interprétée par Virginie Ledoyen. Tout en profitant des services de la domestique, elle ne manque pas de lui dire qu’elle ne doit pas se laisser faire, qu’elle doit s’affirmer. Elle dit rejeter la bonne morale de ses parents bourgeois et s’inscrire dans l’air du temps. Lorsque la voiture de Jeanne, la postière exécrée par les Lelièvre, tombe en panne, la fille n’hésite pas à ouvrir le capot afin de la réparer le véhicule pour lui rendre service. Elle est rattrapée par sa position de dominante : lorsqu’elle s’essuie les mains, elle jette nonchalamment le mouchoir sur Jeanne sans même s’en rendre compte. C’est cette apparente sympathie qui trouble la lutte et la rend complexe. Elle exige ainsi une sorte de reconnaissance de la part des employés. Dans Parasite, le couple se montre toujours très cordial envers les Ki-Taek. Cependant, cette apparente bienveillance s’effondre lorsqu’ils se retrouvent seuls et qu’ils commentent l’odeur dégagée par le père de la famille Ki-Taek, qu’ils généralisent à celle de tous les pauvres. C’est cette apparente supériorité qui les empêche de voir la supercherie mise en place par la famille. Cette sympathie tient plus en réalité de la complaisance et du mépris. C’est cette bonne grâce qui permet le maintien de l’ordre en place en poussant le domestique à éprouver de la reconnaissance.

Pourtant, les personnages en question parviennent à se révolter contre ceux qui les emploient. Tout d’abord, la solidarité entre les dominés est au cœur de ces films : bien que leur embauche se fasse au détriment des anciens domestiques, au sein de leur famille, les Ki-Taek sont complices et s’entraident. Sophie, la domestique, trouve une alliée et une amie dans le personnage de Jeanne, la postière, dont les Lelièvre dénoncent la vulgarité et lui interdisent la fréquentation. Ensemble, ils vont prendre possession des symboles du luxe de la famille qui les accueille. Jeanne et Sophie passent leurs soirées devant le poste de télévision, représentatif de ce qu’elles ne peuvent pas s’offrir. Les Ki-Taek, quant à eux, profitent de l’absence des Park pour s’emparer de la maison tout entière. Cet amusement, qui n’est pas autorisé par les conventions sociales et se fait au détriment des employeurs, est une forme de révolte des dominés envers les dominants. Les formes que prennent la révolte évoluent tout au long des deux films. Ces derniers s’avèrent être un terrain d’expérimentation de ce qui pourrait se passer si les dominés rejetaient la servitude qu’on leur impose.

La visite de la maison des Lelièvre, où Catherine édicte les règles que Sophie devra respecter dans le cadre de son travail de domestique. © La Cérémonie, 1995.

  Aussi bien La cérémonie que Parasite s’avèrent être des films moralement complexes qui interrogent les normes sociales. Ils ont cela de dérangeant qu’ils nous font parfois questionner les valeurs qu’ils véhiculent. Cependant, l’un comme l’autre parviennent à nous offrir un regard différent sur la bourgeoisie et sur la servitude. Les dénouements de ces deux films rejettent tout compromis et demi-mesure. Bien sûr, tous les spectateurs ne donneront pas raison aux actes des Ki-Taek et de Sophie dans le dénouement des films. Il est pourtant indéniable que, même sans approuver leurs agissements, nous sommes capables de les comprendre.

* Type d’habitation bourgeoise de forme rectangulaire, faite en pierre, parfois accolée à des bâtiments d’exploitations et se situant à la campagne

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