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Les enfants oubliés de l’industrialisation : Have a Nice Day de Liu Jian et Psiconautas de Alberto Vasquez

En vain quelques centaines de milliers d’hommes, entassés dans un petit espace, s’efforçaient de mutiler la terre sur laquelle ils vivaient ; en vain ils en écrasaient le sol sous des pierres, afin que rien ne pût y germer ; en vain ils arrachaient jusqu’au moindre brin d’herbe ; en vain ils enfumaient l’air de pétrole et de houille ; en vain ils taillaient les arbres ; en vain ils chassaient les bêtes et les oiseaux : le printemps, même dans la ville, était toujours encore le printemps. (Léon Tolstoï, Résurrection)

©Have a Nice Day, Liu Jian

Sur cette citation s’ouvre Have a Nice Day, un film d’animation chinois réalisé par Liu Jian. S’ensuit l’image d’un paysage industriel avec des murs en ruine et une épaisse fumée noire symptomatiques de la Chine contemporaine. Un monde où sont chassés les « bêtes et les oiseaux », dominé par la destruction de l’environnement et la désolation : cette description n’est pas sans rappeler un autre film d’animation, quant à lui d’origine espagnole. Psiconautas de Alberto Vasquez, dont la première scène montre le désastre écologique lié à une catastrophe industrielle qui sera le contexte du film, met en scène une île imaginaire avec des animaux aux caractéristiques humaines. Les deux styles d’animation sont très différents : l’un est minimaliste, privilégiant la coloration numérique uniforme, l’autre beaucoup plus travaillé avec différentes textures dans un univers très noir et contrasté. L’un est terrien et traite le paysage urbain de manière réaliste et l’autre propose un monde inventé à l’esthétique sortie d’un cauchemar. Malgré ces différences, les deux films traitent du même thème : celui des « enfants oubliés » de l’industrialisation et de la misère vécue par ces derniers dans des univers dépourvus de tout espoir.

Des paysages désolés et en ruine, images de la post-industrialisation        

Des paysages sales, souillés et ternes : c’est la vision de l’industrialisation qui se dégage de ces deux œuvres. La mécanisation se matérialise par l’apparition dans le paysage urbain des machines et des usines, qui prennent une place prépondérante dans Have a Nice Day et dont on ne voit plus que les vestiges dans Psiconautas. Dans celui-ci, la décharge est remplie de débris, de déchets et de personnes, symboles de ce qui n’est plus utile pour la production. Pour sa part, le film de Liu Jian ne crée pas de lieu central représentatif de l’industrialisation : c’est la ville tout entière qui en est l’illustration. Le film est souvent un enchaînement de paysages désolés où des panneaux lumineux clignotent et semblent à l’abandon. Liu Jian montre à travers l’animation son intérêt pour les paysages figés qui se succèdent pour créer une sensation de vide et de déracinement : les rues vides et désertiques, de nuit, créent un cadre sombre dans lesquelles évoluent les personnages. La mécanisation et l’automatisation représentées dans les deux univers vont donc de pair avec la perte de sens de leur existence pour ceux qui les habitent. La représentation de la criminalité est également mise en avant dans ces deux mondes. Ce sont les laissés pour compte de ces sociétés qui habitent donc dans la décharge de Psiconautas. Ils y créent une société parallèle mais qui est tout autant dirigée par des règles auxquelles les habitants se conforment parfois mécaniquement. Les scènes de confrontation avec Dinky, Sandra et le renard, qui sont des lycéens qui souhaitent quitter l’île et qui se rendent donc dans ce lieu hostile, et un rat affairé à chercher du cuivre, sont à la fois poétiques et cruelles :

        Excusez-moi. Vous pouvez nous aider ? Nous sommes perdus.

–        Perdus ? C’est ça, perdus… Qui ne l’est pas, hein ? Nous sommes tous perdus sur cette île. Chacun doit trouver son chemin. Mais on se perd facilement ici.

©Psiconautas, Alberto Vasquez

Des mondes clos aux horizons noirs            

Il n’y a donc qu’une seule alternative pour les personnages : fuir ce monde âpre et cruel et s’échapper du quotidien morose et prosaïque. C’est dans l’existence de cette possibilité que ces deux films s’avèrent impitoyables. Ils excellent dans la présentation de personnages qui sont des produits de leur environnement, qui n’existent pas indépendamment de ce monde qu’ils détestent et qui pourtant s’y retrouvent fatalement condamnés. Les perspectives offertes par cet univers industriel ne sont que des horizons noirs à l’instar des fumées épaisses qui les obstruent et les cloisonnent. La fuite en avant représente le moteur des personnages. C’est cette résolution qui pousse à la fois les adolescents de Psiconautas et les adultes de Have a Nice Day à la criminalité. Les deux films traitent du vol d’argent comme moyen de parvenir à une existence meilleure. Le thème de la pauvreté apparaît alors car l’argent semble être la seule échappatoire possible.  C’est l’espoir naissant de la possibilité de la fuite qui permet aux personnages de continuer de vivre. Ainsi, un dialogue aux airs mélancoliques entre deux personnages de Have a Nice Day est représentatif de cette idée fixe :

–        « Quand est-ce que tu m’emmènes faire le tour du monde en moto ?

        Encore cette histoire ?

        Laisse tomber. »

Dans Psiconautas, l’aspect clos du monde est symbolisé par la mer infranchissable qui entoure l’île. Rien n’existe au-delà de cette étendue pour les protagonistes et puisque rien n’est visible ou concret, ils transposent leurs espoirs dans cet espace inobservable. Cette impossibilité est contenue dans le personnage du rat, à la recherche de cuivre, qui prononce cette réplique accompagné d’une musique minimaliste et atmosphérique :

–        Ça n’a pas toujours été comme ça. Avant, j’avais une vie, une vie et deux mains. Je rêvais de partir loin d’ici. Mais je suis resté là. Tout ne s’est pas passé comme prévu. Rien ne se passe jamais comme prévu.

©Have a Nice Day, Liu Jian

Tout en traitant de thèmes communs, Have a Nice Day et Psiconautas sont deux films au rythme et au propos très différents. Psiconautas prend les airs d’une fable poétique en abordant également l’acceptation de soi et le surpassement d’un traumatisme au ton profondément pessimiste lorsque Have a Nice Day emprunte aux films de gangster, en mettant en scène la mafia et en reprenant certains codes cinématographiques comme le célèbre plan du coffre de Tarantino. C’est dans ces différences que naît l’intérêt de mettre ces deux films en parallèle : le premier a un univers surréaliste et imaginaire lorsque le deuxième est réaliste et brut, mais les deux mettent en avant des personnages, produits d’un même phénomène contemporain. L’industrialisation est ainsi représentée comme un déracinement qui les pousse à une fuite vers l’avant désespérée. Ce n’est pas le cas de tous les personnages, bien sûr, dont certains s’accommodent de ce monde et en acceptent les règles. C’est pourtant ces quelques personnages dont nous avons parlé qui donnent le ton aux films. En n’étant pas la norme, ils sont l’incarnation du désespoir : en voulant fuir cette réalité, en ne voulant plus faire partie de ces « centaines de milliers d’hommes, entassés dans un petit espace », ils refusent d’accepter qu’ils sont pourtant incapables d’exister en dehors de cet univers clos. 

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