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Le sexe dans le cinéma américain : de Brian De Palma à Harmony Korine

Il y a eu une époque trop fréquemment oubliée, entre les années 80 et 90, où le cinéma mainstream1 américain s’est aventuré dans la représentation de la sexualité explicite. Ces films, prenant pour la plupart la forme de thrillers érotiques, ont connu un règne court mais intense. Face au développement de la pornographie depuis les années 70, le cinéma traditionnel répond enfin à la concurrence en s’inspirant du softcore, c’est-à-dire en montrant des rapports sexuels simulés sans exhiber les organes génitaux des acteurs. Pourquoi ce phénomène n’a-t-il pas perduré dans le cinéma mainstream ? Cette question implique de s’interroger sur le passage du XXème au XXIème siècle pour le cinéma américain, un moment charnière dans la représentation du sexe.

Mais revenons d’abord au thriller érotique. Au début des années 80, des auteurs comme Brian De Palma, avec Pulsions (1981) ou encore Body double (1984), ouvrent la voie avec des scènes de sexe et une hypersexualisation des corps au sein du thriller. Cela dit, c’est bien Liaison Fatale (1987) d’Adrian Lyne qui lance définitivement la machine, en instaurant des codes que d’autres films reprennent par la suite. Reposant sur des têtes d’affiches telles que Sharon Stone ou Michael Douglas, ce genre trouve son apogée en 1992, l’année où sort Basic instinct qui reste l’œuvre la plus emblématique du genre. Dans les thrillers érotiques, le sexe et la violence deviennent étroitement liés, de façon inédite dans le cinéma populaire américain. A l’érotisme s’ajoute en effet la notion de danger propre au thriller : avec l’apparition du sida qui devient vite une pandémie, on passe de la célébration de l’amour libre des années 70 à une vision paranoïaque du sexe. De fait, le sexe devient dangereux, et le thriller érotique met en valeur cette idée.

En tant que genre du cinéma mainstream américain, le thriller érotique compte parmi ses rangs des chefs d’œuvre, mais aussi des films clairement de mauvais goût, avec des scènes de sexe assez risibles, comme dans Color of night (1994) de Richard Rush. Le public étant au rendez-vous, beaucoup de ces films ont vu le jour davantage par opportunisme. Certains thrillers érotiques (ceux de Verhoeven avant tout) se révèlent toutefois plus profonds qu’ils n’y paraissent : ils dépeignent en réalité les vices de la société américaine blanche, aisée et libérale. La perversion des personnages du genre apparaît donc comme le symbole d’un dérèglement et de la violence de l’Amérique des années 90, comme avec Basic instinct dans lequel les deux amants possèdent chacun leur côté sombre. De même, si le thriller érotique est souvent accusé d’être misogyne en raison de sa sexualisation du corps de la femme et de son utilisation de la figure de la femme tentatrice, il faut reconnaître que le thriller érotique a eu le mérite de ne pas cantonner les protagonistes féminins au rôle de victime, comme c’est souvent le cas dans le cinéma mainstream. Dans la plupart des films du genre, les rôles s’inversent : l’homme est la victime et la femme le bourreau. C’est elle qui mène la danse.

Néanmoins, le problème que rencontre rapidement le thriller érotique est que la continuelle surenchère dans les scènes de sexe finit peu à peu par altérer le plaisir et l’érotisme, si bien qu’en 1995, l’Amérique semble déjà lassée de ce déferlement de violence et de sexe qui continue à inonder les écrans. Showgirls de Paul Verheoven en particulier fait l’objet d’un rare acharnement. Véritable critique sociale de l’Amérique capitaliste et de la marchandisation des corps, ce drame érotique fut totalement incompris à sa sortie, recevant même le Razzie Award du pire film de l’année. A l’image de Showgirls, les critiques reprochent aux thrillers érotiques d’être malsains et de plus en plus de mauvais goût, et le public les rejoindra dans ce point de vue en se détournant du genre.  A partir de là, le thriller érotique continue de s’épuiser vainement, avant de disparaître avec l’entrée dans le XXIème siècle, ne revenant que sous la forme d’épiphénomènes.Hormis la baisse de qualité des films, d’autres facteurs précipitent aussi la fin du thriller érotique au moment du passage au XXIème siècle. Le succès des cassettes VHS puis l’avènement de l’ère numérique, des DVDs et d’internet facilitent d’abord l’accès à la pornographie. Depuis qu’on peut le faire chez soi, regarder un film porno devient plus banal, et ce fait explique le besoin de surenchère des scènes de sexe dans les thrillers érotiques, afin de rivaliser. De plus, les préoccupations des spectateurs se détournent de la représentation de l’organique, pour mieux s’émerveiller devant une nouvelle tendance du cinéma rendue possible par l’arrivée du numérique : les films de super-héros et de fantasy émergent. Les images de synthèse se mettent à affluer, les corps masculins disparaissent ou sont numérisés. Ainsi, d’une part la pornographie reprend la force du côté de l’assouvissement des désirs charnels des spectateurs, d’autre part le cinéma mainstream opère un retour vers un cinéma plus sage et puritain après une overdose de sexe et de violence. A l’heure où le poids du géant Disney ne fait qu’accroître, les grands studios cherchent de cette manière à plaire au plus large public possible en proposant des films familiaux. Cette posture vis-à-vis de la sexualité qu’adopte le cinéma populaire américain au début du XXIème siècle apparaît de ce point de vue bien hypocrite : pas question de montrer des scènes de sexe, pourtant on ne se gêne pas pour sexualiser à outrance les corps des personnages féminins, souvent réduits à des objets sexuels aseptisés.

Vanessa Hudgens dans ©Spring Breakers de Harmony Korine

Pour trouver de l’érotisme dans le cinéma américain du XXIème siècle, il faut davantage se tourner vers le cinéma indépendant, avec des auteurs comme Larry Clark ou Harmony Korine. Le premier montre avec Ken Park la sexualité dans une veine naturaliste, à travers la découverte de celle-ci par les adolescents du film. Korine quant à lui reprend les codes de la culture populaire dans Spring Breakers, mais seulement dans le but de pousser la sexualisation à l’extrême jusqu’à la rendre omniprésente, ce qui a créé la controverse. Ce cinéma se place ainsi comme contestataire par rapport aux blockbusters auxquels il s’oppose, en représentant une jeunesse marginale, voir délinquante, et que le sexe regroupe. Que ce soit avec ces auteurs ou dans les thrillers érotiques, tous ces films ouvrent un questionnement sur la représentation de la sexualité au cinéma. Est-ce une exploration du désir et de l’érotisme, une objectification des corps ou au contraire une critique de la marchandisation des corps ? Il semblerait que la réponse diffère en fonction des films.Dans les films d’auteurs comme mainstream, le sexe au cinéma pose donc toujours des questions éthiques. Le podcast DoQ de Pirawatt/Nicolas Moreno (disponible sur Soundcloud) explore très bien ces problématiques, concernant notamment la justification des scènes de sexe. Bien qu’il n’évoque pas la tendance du thriller érotique dans les années 80 et 90, ce podcast aborde la représentation de la sexualité au cinéma à travers l’évolution de la pornographie et son rapport avec le cinéma traditionnel. La légitimation de la pornographie a en effet contribué à libérer la parole sur le thème de la sexualité, au même titre que dans le cinéma mainstream. Cependant, cette démocratisation a aussi créé une déculpabilisation qui endigue la remise en question de certaines pratiques sexistes, sur lesquelles ce podcast ouvre notamment des pistes de réflexion.

 I. Dans le sens cinéma populaire produit par les grands studios.

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