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Cinéma

Duelle (une quarantaine) : la pierre philosophale de Rivette

Viva (Bulle Ogier), fille du Soleil, et Pierrot (Jean Babilee) dans ©Duelle (1976) de Jacques Rivette

Il y a des visages qui marquent, des visages dont émane un charme au sens propre du terme : ce sont des créatures surnaturelles, auxquelles on ne peut résister car elles possèdent une force qui nous dépasse, une force cosmique. Ces visages énigmatiques constituent le premier élément à l’origine de la magie de Duelle (une quarantaine). Les actrices Juliet Berto, Bulle Ogier et Nicole Garcia subliment ce film de Jacques Rivette dans lequel une fille du Soleil, Viva, et une fille de la Lune, Leni, s’affrontent afin de s’emparer d’une pierre, leur permettant de devenir mortelles et donc de rester sur Terre.

Ces figures irrésistibles apparaissent au milieu de scènes de la vie quotidienne : une réceptionniste est attelée à son travail, quand soudain, de l’ombre surgit une silhouette de dos. Son élégance et la pâleur spectrale de sa peau laisse présager sa nature : une femme fatale aussi redoutable que séduisante. Mais l’entièreté de son visage n’est pas révélée immédiatement. En puisant dans l’imagerie du film noir, de ses lumières contrastées et de ses visions envoûtantes, le cinéaste prend toujours soin de laisser planer le mystère, et c’est ainsi que le charme opère.

Le rythme lent confère à Duelle une dimension contemplative dans laquelle l’étrangeté côtoie le réalisme de façon déroutante, ce qui transforme le visionnage du film en une expérience mystique. Ici, il n’y aura pas de mise en scène spectaculaire de l’affrontement, seulement des visions. Ce n’est pas pour rien que le film fait partie avec Noroît de la saga inachevée de Rivette, “Scènes de la vie parallèle”, car le film jongle toujours entre naturalisme et surnaturel. Inspiré des “Scènes de la vie parisienne” de Balzac, le cinéaste emprunte au réalisme balzacien, tout en ajoutant une touche fantastique lorgnant davantage du côté de Cocteau. Duelle explore en effet un Paris moderne mais il transcende aussi l’espace prosaïque pour faire de cette ville emblématique le terrain de jeu de ces deux fées, dans lequel les humains sont les pions. Le film ne manque donc pas de ludisme, d’espièglerie et de malice, notamment au cours de cette scène où, sur une musique légère, Viva et Leni dînent en se moquant des humains qu’elles bernent. Rivette mêle éléments de la vie quotidienne et symboles ésotériques pour livrer une œuvre qui apparaît comme une énigme occulte fascinante. Entre réel et féerie, le réalisateur assume ne pas choisir.

Leni (Juliet Berto), fille de la Lune dans ©Duelle (1976) de Jacques Rivette

En alchimie, la fusion des opposés permet d’obtenir la pierre philosophale. Ainsi, l’affrontement entre la Lune et le Soleil, entre la lumière et les ténèbres, entre les mortels et les immortels, entre le réalisme et la fantasmagorie dans Duelle donne naissance à un objet singulier, une pierre philosophale à la Rivette.

Duelle (une quarantaine) est disponible sur Mubi.

 

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