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Médias et sondages : A quoi ça rime ?


Instrumentalisation de l’opinion publique et construction de la réalité

Le seul sentiment que quiconque ait sur un événement, il le doit non à l’expérience, mais à l’image mentale qu’il possède de cet événement

W. Lippmann

Selon cette pensée de W. Lippmann, il suffirait donc d’influencer la représentation d’une chose pour manipuler la perception que les individus en ont. C’est bien l’objectif de la propagande moderne, telle que pratiquée depuis la première guerre mondiale. Aujourd’hui, dans les démocraties occidentales, il n’est plus vraiment question à proprement parler de propagande. Pourtant, divers outils permettent de propager des concepts et idées à grande échelle et de manière imperceptible. Le premier en termes de consommation et de public touché reste et demeure la télévision. Dès lors, il convient de se questionner sur le poids que la télévision a sur les représentations qu’ont les individus de la société, à travers les émissions, journaux et outils utilisés pour divertir, informer ou convaincre.

1- La construction de la réalité par la télévision

La télévision est un outil de communication qui, lorsqu’il est apparu, fut révolutionnaire. Son arrivée dans tous les foyers de France et du monde se réalisa dans une courte période de temps. Regarder la télévision s’inscrit dès lors dans la routine de chaque famille, ou presque. La consommation n’est allée qu’en grandissant.

Dans les années 1960, Georges Gerbner étudie l’impact de la télévision sur son public. Il n’est pas le premier, et ne sera pas le dernier. Pourtant, on retient son nom, notamment en raison de la théorie qu’il va émettre suite à cette étude : la théorie de la cultivation. Parmi toutes les autres théories qui résultèrent des études sur les médias, celle-ci est la seule qui peut permettre de répondre à la question de savoir si la télévision construit notre réalité. Par cultivation, Gerbner renvoie à la contribution de la télévision aux conceptions de la réalité sociale. Ainsi, cette théorie se divise en deux pans. Le premier se concentre sur l’identification des indicateurs culturels commun à toutes les émissions et chaînes de télévision. Ensuite, le second, analyse la conséquence de la consommation et de l’effet de l’exposition à ces messages.

L’étude menée par Gerbner arrive à la conclusion suivante[1] :

Au fur et à mesure de la consommation des programmes télévisuels, le spectateur changera ses perceptions sur son environnement et donnera des réponses plus proches de celles du monde symbolique

Ainsi, la façon dont le monde est représenté dans les émissions diffusées à la télévision, souvent empreint de stéréotypes sur le genre, la race ou la société, est le monde symbolique. Et, celui-ci, au fur et à mesure de l’exposition, est confondu avec le monde réel par les téléspectateurs. On voit bel et bien apparaître la thèse selon laquelle il y aurait un lien entre consommation télévisuelle et système de croyances.

Ce monde symbolique est composé des traits les plus récurrents, qui s’avèrent être communs à toutes les émissions, et donc inévitables pour le consommateur, même moyen. Ainsi, par exemple, le rôle de la femme dans ce monde symbolique est celui d’une personne douce, fragile et qui doit être secourue par un personnage masculin. Cette conception de ce qu’est une femme et de son rôle contribue à discriminer la place de la femme dans le monde réel.

Car oui, « la frontière entre monde symbolique et monde réel est condamnée à progressivement disparaître »[1]. C’est à ce moment que tout le danger apparait, la télévision ayant joué un rôle dans cette perte de discernement. Contrairement aux autres modes de communication, comme les livres, la télévision fait très peu appel à l’imagination, contribuant à appauvrir la séparation entre monde réel et monde imaginaire. L’individu transpose alors le monde tel qu’il lui est narré à sa propre réalité et ainsi, ce qui lui est exposé prend une tout autre dimension.

Jean Baudrillard, philosophe du XXème siècle, va plus loin en prétendant que le monde réel n’existerait plus, puisque nous vivons dans un monde factice. Ainsi, ce que nous appelons réel n’est en réalité que le fruit de nos croyances communes. Il appelle à renoncer à la fiction du réel, puisque ce que nous tenons comme tel n’existe pas. Cette vision diffère cependant de celle de Gerbner répondant à une approche sociologique, Baudrillard ayant une approche philosophique de la chose.

Le XXIème siècle a connu prolifération de nouvelles plateformes qui tendent à concurrencer le quasi-monopole de la télévision. Pour autant, les nouvelles technologies n’ont pas inversé la tendance, puisque le contenu produit reste très similaire à celui de la télévision et de ses indicateurs communs. On perçoit ainsi tout l’intérêt d’avoir recours à la discrimination positive à l’écran. Puisque que la réalité symbolique produite par la télévision impacte la réalité, cela s’avère un moyen efficace de changer la réalité, ou du moins, de ne pas l’empirer.

On perçoit ainsi tout l’intérêt d’avoir recours à la discrimination positive à l’écran. Puisque que la réalité symbolique produite par la télévision impacte la réalité, cela s’avère un moyen efficace de changer la réalité, ou du moins, de ne pas l’empirer.

2- L’outil du sondage et la mobilisation de l’opinion publique

Après avoir vu le poids des productions télévisuelles sur la conception de la société des individus, il est intéressant de se pencher sur un autre outil qui, à sa manière, influence la population. Le sondage d’opinion, méthode désormais répandue dans toutes les sociétés, promet de refléter à un instant T l’opinion publique. Arrêtons-nous dans un premier temps sur les sondages en eux-mêmes, pour ensuite s’intéresser à la notion d’opinion publique.

L’année 2016 a été plutôt chaotique pour les instituts de sondage, ayant coup sur coup été démentis par les électeurs, optant pour le « Leave »[2] et « MAGA »[3]. Ces deux tremblements de terre politique ont fait ressurgir les critiques envers les instituts de sondage.

Tout d’abord, un sondage d’opinion tel que réalisé par les instituts ne peut être neutre, et possèdera toujours un biais. En fonction de la tournure de la question, du nombre de réponses disponibles, qu’elles soient libres ou imposées, le sondé est orienté. On ne peut également s’assurer de la véracité de sa réponse. Nonobstant ces critiques méthodologiques adressées aux sondages, Pierre Bourdieu souligne une autre problématique les concernant : « Toute enquête d’opinion suppose que tout le monde peut avoir une opinion ; ou, autrement dit, que la production d’une opinion est à la portée de tous. Quitte à heurter un sentiment naïvement démocratique, je contesterai ce premier postulat. »[4]

Pour Bourdieu, les sondages portent sur des sujets inégalement maîtrisés par les différentes classes de la population, puisqu’ils sont commandés par les détenteurs du pouvoir politique, afin de sonder la population sur des sujets les concernant pour planifier leur agenda. Ainsi, tout individu n’est pas apte à se prononcer sur tel ou tel sujet. De la même manière, les questions posées à l’occasion des sondages laissent penser qu’il y aurait un « consensus sur les problèmes » et un accord sur les questions qui méritent d’être posées, ce qui n’est absolument pas le cas comme on l’a vu. Enfin, selon Bourdieu, toutes les opinions ne se valent pas, ce qui implique que la simple addition d’opinions individuelles ne peut représenter une opinion publique.

Quant à cette notion d’opinion publique, si facilement mobilisée par un média pour défendre son argumentaire ou par un politique pour légitimer son action, il semblerait qu’au final elle n’existe pas. Il ne s’agit en réalité que d’un « artefact pur et simple dont la fonction est de dissimuler que l’état de l’opinion à un moment donné du temps est un système de forces, de tensions et qu’il n’est rien de plus inadéquat pour représenter l’état de l’opinion qu’un pourcentage »[4]. Dès lors, la notion d’opinion publique mobilisée dans le discours politique, nourrie des sondages, ne renvoie à aucune réalité sociale. C’est un concept issu du vocabulaire politique qu’il faut observer et manipuler avec prudence. 

3- La responsabilité des médias

On assiste depuis quelques années à une plus forte présence sur les plateaux de penseurs, journalistes ou invités d’extrême-droite. Cela contribue à banaliser et populariser ce discours. Un choix inverse l’aurait empêché de se développer.

Après avoir vu l’impact de la télévision sur la représentation de la réalité, et Ô combien la notion d’opinion publique et l’usage des sondages d’opinion étaient bancals, terminons par analyser le rôle et la responsabilité des médias d’information. Bien que l’étude de Gerbner ne porte pas sur les journaux d’informations, l’impact peut être analysé comme étant similaire.

Les choix de la rédaction de traiter tel ou tel sujet, de mettre celui-ci au lieu d’un autre en avant, de prendre une certaine perspective ou un parti-pris (ou au contraire de tenter de garder une « neutralité ») est d’ores et déjà le reflet de valeur propres aux individus qui la composent. Ces décisions sont lourdes de conséquences car elles peuvent permettre à une problématique d’émerger ou en effacer d’autres. On voit dès lors le pouvoir que possède les journalistes.

On peut en ce moment assister à un cas d’école à travers l’instrumentalisation de l’opposition Macron/Le Pen qui ne peut conduire qu’à obscurcir et rétrécir le débat public et ne mener qu’à une seule issue : voir ces deux potentiels futurs candidats au second tour. Avec ce parti pris, les médias confisquent la réalité en y substituant une vision qui leur est propre. Il en est de même pour la représentation des différentes idéologies. On assiste depuis quelques années à une plus forte présence sur les plateaux de penseurs, journalistes ou invités d’extrême-droite. Le recours à ces personnalités, répondant à plusieurs justifications, contribue à banaliser et populariser ce discours. Un choix inverse aurait empêché un tel discours de se développer. On pointe ici la responsabilité des médias dans la construction de la réalité.

Alice Coffin souligne dans son dernier ouvrage[5] le manque de diversité au sein des rédactions. Il s’agit bien d’un problème majeur puisque comme on vient de le voir, la façon de présenter l’actualité et d’informer contribue grandement au développement et à la légitimation de problématiques. Par ailleurs, on voit que la « neutralité journalistique » telle que développée par ces rédactions reflète en réalité la façon dont ces personnes, généralement des hommes, plutôt âgés, issu de CSP+[6], analysent la société. Elle n’est donc pas plus neutre qu’un sujet écrit par une militante féministe. Cette neutralité journalistique est dépassée, et ne permet plus qu’à ce jour de maintenir la main mise par une catégorie de personnes sur le « vrai journalisme ».

Enfin, il est inquiétant de voir de plus en plus de médias être détenus par des grands groupes. Bien que chacun assure qu’il est indépendant et impartial, cette situation quasi-oligopole laisse à craindre un affaiblissement de la qualité médiatique, et a fortiori, de la démocratie. A ce titre, la proposition de financement citoyen des médias de Julia Cagé dans son ouvrage Sauver les médias est novatrice[7].

Le Monde Diplomatique, dernière mise à jour : décembre 2020

Les médias ont donc une complète part de responsabilité dans les dérives auxquelles nous assistons. Le Brexit, la division de la société américaine, la montée de l’extrême droite, à chacun de ses maux les médias ont apporté une pierre à l’édifice. Le quatrième pouvoir doit prendre conscience de son poids dans la construction de la réalité (l’ont-ils déjà peut-être), et utiliser cette faculté à bon escient.


Pour aller plus loin :

“Comment Facebook peut influencer le résultat d’une élection”, Le Monde, avril 2018 : vidéo

“Gagner des élections grâce à vos données”, RTS, 2017 : vidéo


Références :

[1] Les médias dans la construction de la réalité, L’apport de la théorie de la cultivation, Judith Lazar

[2] Fait référence au choix de quitter le Royaume-Uni à l’occasion du référendum sur l’appartenance à l’Union Européenne

[3] Acronyme du slogan électoral de Donald Trump lors de l’élection présidentielle de 2016 « Make America Great Again »

[4] L’opinion publique n’existe pas, Pierre Bourdieu

[5] Le génie lesbien, Alice Coffin

[6] Catégories socioprofessionnelles les plus favorisées

[7] Modèle alternatif de financement des médias dans lequel journalistes et lecteurs seraient actionnaires, afin de garantir une meilleure indépendance économique et éditoriale

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