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Comptes rendus d'expos

Giorgio de Chirico – La peinture métaphysique

L’exposition « Giorgio de Chirico – la peinture métaphysique » qui se terminait le 14 décembre 2020 au Musée de l’Orangerie était consacrée à l’artiste italien Giorgio de Chirico et une partie de son œuvre : sa période métaphysique dans les années 1910 principalement. Elle intervient une dizaine d’années après l’exposition du Musée National d’Art Moderne de Paris sur l’artiste.

L’exposition présente un espace divisé en trois qui traite d’abord de l’œuvre de Chirico à Munich, puis à Paris et enfin à Ferrare. Les tableaux présentés sont pour la majeure partie de Chirico, mais on trouve aussi des carnets, de la correspondance et des objets divers dans quelques vitrines.

L’exposition est donc l’occasion de mettre en lumière cette peinture dite « métaphysique » de Chirico, le précurseur de cette expression. L’adjectif est employé pour la première fois par Guillaume Apollinaire à propos de l’œuvre de Chirico et désigne une peinture qui ne s’ancre pas dans la réalité ni un cadre historique même si les éléments qui la composent sont réalistes ; l’atmosphère est évocatrice et chargée de significations, issues de la philosophie (Nietzsche influence beaucoup Chirico) ou de la littérature ; tout cela est plus ou moins perceptible pour le spectateur. Ce mouvement naît dans les années 1910 avec Chirico, son frère Alberto Savinio et Carlo Carrà, un autre artiste.

Figure 1 Serenata, 1909, Giorgio de Chirico, Staatliche Museen zu Berlin, Nationalgalerie

On distingue tout au long de l’exposition les évolutions de cette période de la vie de Chirico dans la peinture : la première partie est marquée par des influences de ses origines grecques avec des sujets plutôt mythologiques comme le montre Serenata de 1909 dans lequel des personnages vêtus à l’antique prennent place dans un paysage qui rappelle la campagne grecque rêvée. La figure d’Ariane, très présente chez Nietzsche qui intéresse beaucoup Chirico, va être un fil conducteur par le biais des arcades dans de nombreuses compositions exposées ; La récompense du devin de 1913 témoigne de la cohabitation des différentes inspirations de Chirico dans ses tableaux avec les arcades représentant Ariane et le lien avec Nietzsche, la statue à l’antique sur la gauche évoquant la Grèce et son enfance, tout comme le chemin de fer à l’arrière qui peut évoquer son père.

Figure 2 La récompense du devin, 1913, Giorgio de Chirico, Philadelphia Museum of Art
Figure 3 Cartes postales, 1915, Giorgio de Chirico à Paul Guillaume

On ne trouve pas seulement des tableaux de Chirico sur les murs, la période parisienne de l’exposition met en avant un tableau de Picasso notamment, Nu couché avec des personnages de 1908 : la rencontre entre les deux artistes se fait probablement dans l’atelier du peintre espagnol en 1913. Chirico sera inspiré par les corps qu’il voit et certaines de ses œuvres intègrent des éléments anatomiques de la peinture de Picasso. D’autres supports montrent le milieu dans lequel Chirico évolue à Paris : par le biais de Guillaume Apollinaire il va rencontrer son marchand Paul Guillaume et quelques cartes postales des années 1910 sont visibles.

Figure 4 La conquête du philosophe, 1914, Giorgio de Chirico, The Art Institute of Chicago

Le peintre grec apprécie beaucoup Rimbaud et cet intérêt se traduit dans la peinture par des associations d’éléments qui peuvent paraitre sans rapport : La conquête du philosophe montre deux artichauts à droite d’un canon, sous une horloge. La période parisienne inclut notamment le célèbre Portrait de Guillaume Apollinaire du Musée national d’art moderne de Paris et Le Vaticinateur du MoMA, deux œuvres qui évoquent de manière différente des figures d’artistes.

Figure 5 Interno metafisico (con alberi e cascata), 1918, Giorgio de Chirico

La troisième et dernière période de l’exposition est consacrée à l’œuvre de Chirico à Ferrare. Dans la chronologie, l’Europe est en pleine Première Guerre Mondiale et Chirico et son frère s’enrôlent en Italie. Dès 1915 Chirico séjourne près de Ferrare dans un institut pour les traumatisés de guerre et l’influence de cette institution est palpable dans les œuvres de cette période. Les compositions gagnent en densité, on retrouve beaucoup de mises en abyme avec des cadres dans le cadre ; la série des Intérieurs métaphysiques est assez évocatrice.

Figure 6 La camera incantata, 1917, Carlo Carr

C’est dans cette institution que Chirico fait la rencontre de Carlo Carrà qui va participer à cette peinture métaphysique ; dans ses tableaux présentés à l’exposition on voit l’influence directe de la Villa del Seminario avec des éléments repris directement des salles de thérapie, comme dans La camera incantata de 1917.

Figure 7 André Breton devant « L’Énigme d’une journée » de Giorgio de Chirico, vers 1925, Man Ray

La fin de la période métaphysique voit une lueur d’espoir revenir dans les compositions : elles sont toujours autant chargées de sens mais elles perdent en densité. L’exposition se clôt sur une photographie par Man Ray d’André Breton devant une œuvre de Chirico, L’énigme d’une journée, qui montre les liens du peintre avec le milieu surréaliste parisien dans les années 1920, avant que sa peinture n’évolue et que les surréalistes ne le rejettent donc.

Cette exposition organisée par Paolo Baldacci de l’Archivio dell’Arte Metafisica, Cécile Girardeau du musée de l’Orangerie et Annabelle Görgen-Lammers de la Hamburger Kunsthalle permet d’apprécier une période spécifique de la longue et prolifique carrière de Giorgio de Chirico en mettant l’accent sur la peinture métaphysique, presque exclusive à ce peintre grec. On reconnait sur les murs les compositions de plus en plus denses de l’artiste avec des contours très épais et marqués et des couleurs profondes, chatoyantes qui caractérisent son œuvre.

L’exposition ne s’est malheureusement tenue que du 16 septembre au 29 octobre compte tenu des conditions sanitaires mais le Musée de l’Orangerie a posté un parcours en ligne sur son site internet qui permet d’en retracer les étapes et œuvres majeures de l’exposition : https://www.musee-orangerie.fr/node/1210/.

Salomé Legrand