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Cinéma

Un couteau dans le cœur (Yann Gonzalez, 2018) : renouveler les codes cultes du Giallo

Dans ce deuxième long-métrage de Yann Gonzalez, Vanessa Paradis incarne une productrice parisienne, plutôt fauchée, de films pornographiques gays à la fin des années 1970. Son quotidien prend une tournure dramatique lorsqu’un tueur en série s’en prend à ses acteurs…

L’histoire se passe en 1979, ce qui correspond à la fin de l’âge d’or de la pornographie en France (aux alentours de 1975). La législation sur les films pornographiques les a relégués à des salles spécialisées qui commencent à disparaître dès la décennie 1980 au profit de la VHS.

L’action se déroule dans un décor aux couleurs riches et brillantes très proche du Giallo. Le terme Giallo provient d’une typologie de films, majoritairement des productions italiennes dans les décennies 1960-1970, rassemblent des éléments érotiques, violents et horrifiques. La plupart de ces long-métrages à petit budget portent une esthétique bien particulière aux couleurs criardes à la mode des années 1970. (1).

Le cinéaste réemploie les codes érotiques du Giallo, généralement avec des couples hétérosexuels, et l’archétype du tueur en série queer codé (comprendre un personnage caractérisé par des éléments perçus queer) comme dans Murderock – Uccide a passo di danza (Lucio Fulci, 1984). Il explore aussi le thème de la dualité exprimée par le décor grâce aux nombreuses scènes nocturnes et aux recoins sombres déjà présents dans Suspiria (Dario Argento, 1977). Le surnaturel typique des Giallo est également présent (visions, mention de spectre, animaux fantastiques), amplifiant l’ambiance étrange et angoissante. Le réalisateur joue sur le montage avec des effets d’images en négatif lors des séquences de rêves et souvenirs.

Le film emprunte évidemment les codes de la pornographie sans pour autant en montrer frontalement. Le réalisateur use des archétypes et de l’humour présent dans le porno gay, introuvable dans le cinéma mainstream pinkwashé et lisse. Cet humour burlesque voire grotesque est présent encore dans certaines scènes de drag shows (mais pas dans les émissions télévisées de drag). Pour ce qui est de l’esthétique homoérotique, il y a probablement une inspiration de Scorpio rising (1964) de Kenneth Anger, une des premières réalisations à développer l’archétype de l’homme gay revêtu de cuir.

La mise en abyme du cinéma en fait à la fois le motif du passage à l’acte du tueur et un indice pour le démasquer. Il y a une seconde mise en abyme entre la scopophilie des spectateurs et les personnages qui s’observent à leur insu (par un trou dans un mur) ou qui sont consciemment offerts à la caméra (les acteurs pornos).

Le jeu des acteurs semble parfois bancal voire un peu faux mais l’artificialité que cela procure au long-métrage fait écho à l’artificialité des pornos que les personnages tournent, au point que cela imprègne chacune de leurs facettes.

Tout cela tend à ériger le film en étendard du cinéma d’exploitation contemporain tout en ravivant les codes classiques du Giallo. Le manque de propos du film, les impasses de l’intrigue et sa fin ambiguë peuvent lui être reprochés. Cependant si certains Giallo peuvent manquer de cohérence, Un couteau dans le cœur porte plus d’ambitions dans la complexité des arcs narratifs. Il est dommage que ces derniers ne soient pas tous menés à bout mais le cinéaste réussit à le faire oublier grâce à son esthétique très aboutie.

(1). Signifiant jaune en italien, Giallo peut aussi désigner les polars (aux couvertures jaunes) et la presse à scandale.

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