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Cinéma

L’homme pressé (L’Exercice de l’Etat, Pierre Schoeller, 2011)

L’actualité électorale nous rappelle que le cinéma français s’est rarement penché sur la politique contemporaine et ses rouages internes. Seuls une poignée de films ont tenté, avec plus ou moins de réussite, de représenter ce microcosme bouillonnant (Le Président, Pater, Quai d’Orsay). Quant au sous-genre du film politique, il s’est souvent construit autour des répercussions de la politique sur les institutions de l’Etat ou sur le quotidien des classes moyennes et populaires. Aborder frontalement le monde de la politique et réaliser un film sur le fonctionnement interne d’un cabinet ministériel était un défi de taille pour Pierre Schoeller, qui poursuit ici l’ambition d’une trilogie après Versailles en 2008 et avant Un peuple et son roi en 2018.

Pour Pierre Schoeller, filmer l’exercice de l’Etat et l’activité de ses premiers contributeurs et serviteurs (ministres, chefs de cabinet, conseillers divers) revient à mettre en images une véritable course contre-la-montre au rythme effréné. Dans son prologue teinté d’un onirisme suffocant, le film distille immédiatement ses principaux éléments constitutifs, la sève de son existence. Il s’agira d’un récit en immersion, d’une plongée à l’intérieur dumicrocosme politique. Thriller anxiogène aux allures de huis-clos, L’Exercice de l’Etatest une description minutieuse des oripeaux du pouvoir sous la Ve République. Le fonctionnement d’un cabinet ministériel y est présenté sous un jour exhaustif, le quotidien d’un ministre conté sous une lumière crue et intimiste et le spectateur devient un témoin privilégié des coulisses du pouvoir et de ses luttes intestines, qui se concentrent ici autour d’un enjeu de taille.

©L’Exercice de l’Etat, Pierre Schoeller, 2011

En effet, le nœud de l’intrigue tient dans la volonté d’un gouvernement de droite de privatiser les gares, un enjeu proposé sous forme de dilemme pour le ministre des Transports, et dont les échos se répercutent dans l’ère du temps (privatisation de l’aéroport de Toulouse-Blagnac menée par le ministre de l’Économie Macron en 2014-2015). Bertrand Saint-Jean, nouveau ministre des Transports, brillamment interprété par Olivier Gourmet, apparaît comme une figure rompue à l’exercice de l’Etat et à ses joutes de pouvoir. Pourtant, des hésitations, des failles et des dissensions se forment progressivement au sein du cabinet ministériel et du gouvernement. Le doute, l’incertitude et les rivalités politiques s’installent, les acteurs privés investissent le champ politique tels des vautours et les membres du cabinet ministériel mènent un jeu d’équilibriste pour faire cohabiter leurs intérêts personnels avec ceux du gouvernement et de l’Etat. Complexe, nuancée et ambiguë, la figure du ministre apparaît comme une entité polychrome, qui doit faire preuve d’une étonnante élasticité émotionnelle et d’un pragmatisme de chaque instant pour gérer une grande diversité de situations et d’acteurs.

A travers l’odyssée de Bertrand Saint-Jean dans les arcanes du pouvoir, Schoeller filme aussi le dévouement corps et âme de ces contributeurs et serviteurs de l’Etat, du ministre à ses collaborateurs, renvoyés dans l’ombre d’une écrasante machine dont il faut huiler chaque rouage avec minutie. Une posture fidèlement incarnée par Gilles, le chef de cabinet du ministre. La relation amicale qui le lie à Saint-Jean n’outrepasse jamais la relation professionnelle qui le lie au corps de l’Etat. Une dévotion totale pour son métier qui empiète également sur son espace privé et investit le champ émotionnel ; c’est ainsi qu’il écoute dans son salon l’emblématique discours de Malraux lors du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon

A ce propos, et puisqu’il s’agit de discuter concrètement de l’exercice du pouvoir, Pierre Schoeller accorde une place particulière à la communication politique. Affublé d’une conseillère (en communication) accrochée à ses talons, Saint-Jean est un personnage public dont l’image reste à construire et dont la parole doit être contrôlée et maîtrisée. Chacun de ses mots est scruté, décortiqué, interprété et parfois détourné. Entre la communication officielle du ministre, qui diffuse la parole du gouvernement, et le discours politique qui déborde parfois vers l’initiative personnelle, la ligne est fine, parfois invisible, et Saint-Jean marche sur un fil d’équilibriste. La mise en scène se fait l’écho de ces fines distinctions et présente le discours comme un outil au service du pouvoir, un instrument de domination et de contrôle qui donne au gouvernement la maîtrise du temps et de l’espace (le temps de la communication d’uneréforme, le choix du média, le choix du journaliste en interview, le choix des mots…). La communication embrasse le jeu politique et le discours devient un instrument de contrôle, parfois de conquête, quand il s’agit de convaincre et de séduire. Outil malléable, le discours a toujours été une arme politique, parfois suppléée par d’autres moyens de communications (la peinture, la littérature, le cinéma). Arme de domination et de contrôle, le discours est parfois marqueur d’une distinction de classe, un clivage illustré par une poignée de scènes où le chauffeur du ministre, Kuypers, reste muet et impassible face aux remarques de Saint-Jean et de Gilles.

Au fil des époques, et au gré de la politisation du prolétariat au cours du XIXe siècle, le discours politique est sorti du giron des élites et sa réappropriation est devenue une forme de contre-pouvoir à part entière. Le film témoigne de la fin du monopole discursif des élites dont l’influence est court-circuitée par des contre-discours et des contre-pouvoirstoujours plus nombreux. Vivement accroché au cours d’une manifestation à Saint-Dizier, puis interpellé par la femme de son chauffeur, une infirmière, Saint-Jean ne parvient pas à trouver les mots pour restaurer la confiance d’une partie de ses concitoyens. Du gouvernement à la population, la réception contrastée de ce projet de réforme témoigne de profondes divergences et d’une rupture entre deux mondes aux logiques de fonctionnement inconciliables. En menant à bien cette réforme décriée, Saint-Jean brûle ainsi son image sur l’autel populaire mais gagne une nouvelle respectabilité politique. L’importance de la communication politique sort renforcée de ce clivage; elle apparaît alors comme le dernier pont reliant les citoyens à l’Etat.

©L’Exercice de l’Etat, Pierre Schoeller, 2011

Enfin, dans ce monde à deux vitesses, le temps de la politique et celui de la vie quotidienne sont rarement synchrones. Bertrand Saint-Jean est «l’homme pressé, l’homme médiatique, plus que politique, qui va vite très vite, une comète humaine universelle»1. Les péripéties et les obstacles s’amoncellent sur la route du ministre, accident de voiture compris, mais il ne faiblit jamais et maintient sa course effrénéevers les sommets de l’Etat. En face, son chauffeur peine à la suivre et à lui donner la réplique; c’est un homme du peuple en rupture avec le microcosme politique, qui avance à son rythme et s’exprime selon ses propres codes. C’est pourtant l’un des rares interlocuteurs quotidiens du ministre, homme pressé coupé de sa famille et dont la longue ascension solitaire ne connaît aucun temps mort.

Loin de la caricature, sans complaisance à l’égard du microcosme politique mais dénué de toute forme de cynisme, L’Exercice de l’Etatne s’inscrit pas dans le cadre d’une satire du pouvoir. Pierre Schoeller présente plutôt une analyse modérée et nuancée de l’exercice de l’Etat. L’activité du cabinet ministériel apparaît comme foisonnante et complexe, et permet à notre regard de glisser le long d’un espace auquel les yeux du grand public ont rarement accès. La forme du thriller (montage nerveux, bande-originale inquiétante) s’impose dans les pas du ministre et la qualité de la mise en scène éclipse un scénarioà la dramaturgie moyennement convaincante. L’Exercice de l’Etatest plutôt à envisager comme un exercice de style questionnant la mise en scène du pouvoir républicain, tout en distillant au grand public des clés de compréhension afin de mieux appréhender l’activité ministérielle. Ainsi, de cette habile dissection du pouvoir exécutif émergent une série de réflexions plus profondes autour de la maîtrise du temps et du langage en politique, deux notions parfaitement indissociables du bon exercice de l’Etat.

I. 1Extrait de L’homme pressé, chanson du groupe Noir Désir présente sur l’album 666.667 Club, sorti en 1996.

 

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