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Cinéma

Genèse, la fin de l’innocence

Combien de temps aura t-il fallu à l’humanité pour penser à foutre de la synthpop dans une fable adolescente ?

Il y a plusieurs types de plans fixes. Il y a même un millier ou au moins une bonne centaine de types de plans fixes. Il y a les plans fixes longs, les plans fixes courts, les plans fixes qui n’en sont pas, les plans fixes qui endorment – qui sont un embouteillage sur la route des vacances et s’étendent sur des kilomètres et des kilomètres, à des kilomètres et des kilomètres de la première plage. Et puis il y a le plan fixe transcendant ; celui-ci est bien plus discret. Ce n’est que lorsqu’il est parti que l’on réalise alors « Tiens, un plan fixe est passé. » On le reconnaît ainsi : le plan fixe transcendant sait se promener comme une caméra épaule mais en restant fixe – là est tout le secret de son art : montrer peu et en dire énormément. 

Les films sur l’adolescence sont comme les plans fixes. Il y en a des sucrés – beaucoup d’ailleurs – mais aussi des salés, des acides, des amers, des industriels et d’autres à la saveur plus complexe. Il suffit d’une scène à Genèse (en l’occurrence la scène d’introduction) pour évincer d’un esprit formaté tout ce qu’il peut attendre d’un film d’adolescents. Il n’y aura pas de puceau en quête de filles inaccessibles, ni de footballeur salaud, il n’y aura que des personnes en quête d’elles-mêmes à un âge majeur de leur vie : celui de la transition vers l’âge adulte

Là où la plupart des films d’adolescence dressent un constat nostalgique d’une époque révolue et offrent des solutions fantasmagoriques aux déboires hormonaux masculins, Genèse pose des questions mais n’y répond pas. Philippe Lesage porte son regard à hauteur de ses personnages et attend. Ainsi il capte tout de l’amour lorsqu’il n’a pas encore été brisé par les échecs de l’âge adulte. Il en fait une balade impressionniste de la couleur d’un été mélancolique et chaleureux, au fil d’une longue introspection dans l’innocence de trois individus confrontés au poids de leurs sentiments et du regard des autres.

Edouard Tremblay-Grenier et Émilie Bierre – Genèse, Philippe Lesage, 2018

Par leur interprétation, Noée Abita et Théodore Pellerin emportent ce qui reste de fiction à la limite du documentaire. En osmose avec la mise en scène, apparaissent des personnages complexes, justes et naturels ; preuve que parfois la richesse naît de la sobriété. 

D’une discrétion absolue, Philippe Lesage autorise au temps de passer et aux silences d’exister de manière à ce que, au terme d’une séquence, la beauté ne se révèle que davantage. Il revient à la tradition perdue des fresques cinématographiques et dépeint quelques morceaux de vie – peut-être fugaces mais peut-être fondamentaux. La chaleur de ces instants rappelle à ce qui est – sans doute – une des plus belles phrases qu’un humain ait un jour eu le génie d’inventer : on ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux*.

Le mythe de l’adolescence se déshabille avec pudeur et vraisemblance et ne laisse derrière lui que la trace de sa vulnérabilité.

*Le Petit Prince, Antoine de Saint Exupéry

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