Twice Upon a Time, une malédiction revisitée : Maleficiant (1959-2014)

« L’important est d’enseigner à un enfant que le bien peut toujours triompher sur le mal » – Walt Disney. 

Cette citation de Walt Disney dévoile le côté manichéen propre aux productions Disney, en rappelant la nature du public visé par ces productions. Ces deux éléments sont complémentaires. Par la volonté de rendre évident le ‘bon’ et le ‘mauvais’ ces derniers s’en trouvent renforcés. Cette évidence à l’écran, dans les dessins animés (de princesses notamment) permet de caractériser les personnages des différentes histoires. Ainsi, les méchants des productions de dessins animés sont particulièrement reconnaissables. Il est intéressant, à la lumière de la citation précédente et du fait que les méchants soient visibles à l’écran de se pencher sur la reprise, la réadaptation du comte de la Belle au Bois Dormant en 2014, Maleficent. Faire du personnage diabolique de 1959 le centre de la production de 2014 semble remettre en question le besoin de rendre évident que le bien est central, et prime sur le mal. En réalité, une étude de ce sujet permet de dévoiler que, s’il s’agit d’un seul et même personnage, ce dernier a largement été réinventé, et ne remet donc pas en question cette citation. En revanche, cette réinvention invite à de nouveaux questionnements. A quel point les deux personnages se ressemblent-ils? Pourquoi éprouver le besoin de redorer l’image de Maleficent? Afin d’explorer ces questions nous suivront la problématique suivante: 

Comment l’illustration d’un combat contre l’ordre établi par un même personnage est-il d’abord une affirmation et une glorification du patriarcat pour ensuite en devenir une critique, une remise en question et une exposition des oppressions qu’il engendre? 

Afin de répondre à cette problématique, il s’agira d’abord de mettre en avant le ressort des changements subis par Maleficent à travers des analyses. Ces analyses nous serviront dans un deuxième temps à élucider en quoi la nouvelle Maleficent s’inscrit dans une lutte féministe alors qu’elle servait à défendre les valeurs d’une société patriarcale. 

I – Il était deux fois, deux Maleficent: la réécriture par Disney d’un méchant mythique 

a- Entre sorcière et fée: une histoire de contexte

La réinvention du personnage de Maleficent se construit sur la nature de ce dernier. Ainsi, il convient de remarquer qu’une transformation s’opère entre le méchant d’origine et sa version la plus récente. 

Maleficent telle que Disney nous la présente à la fin des années 50 reste, encore peut-être aujourd’hui, une icône au sein des méchants disneyens. Rappelons ici que les productions Disney (celles de dessins animés, dont les récits de princesses font partie) sont construites autour d’une vision manichéenne à visée morale, et pour un public d’enfants. La combinaison de ces deux éléments incite, si ce n’est oblige, les dessins animés à rendre simple, visible et compréhensible la position, le rôle de chacun des personnages au sein d’une histoire. Cette nécessité se transpose notamment (FORM) par une présentation des personnages qui s’effectue tout au long du film. Cette dernière s’effectue généralement par une voix-off, qui commente la nature des personnages, et l’avancement de l’intrigue. On attribue à cette voix off, le rôle du narrateur. Il faut voir ici, la volonté de Disney de se rattacher et de rendre  hommage à la forme du conte, dont la forme initiale est bien celle d’un récit oral. Au-delà de cette révérence (FORM) au conte, la présence d’un narrateur s’avère être un outil central dans la manière dont Disney envisage la réception du public. En d’autres mots, les formulations, le ton et plus généralement le contenu des commentaires de la voix-off, permettent d’instaurer une bienveillance, ou au contraire une antipathie à l’égard des personnages présents à l’écran. C’est sûrement ici que se niche une première différence entre les deux versions de Maleficent. 

En 1959, le premier commentaire du narrateur quant à Maleficent est le suivant: 

« For everyone knew that as long as Maleficent’s domain, the forbidden mountains, thundered with her wrath and frustration, her evil prophecy had not yet been fulfilled. » 1

En 2014, le premier commentaire du narrateur est le suivant: 

« In a great tree on a great cliff in the Moors lived one such spirit. You might take her for a girl, but she was not just any girl. She was a fairy. And her name was Maleficent. » 2

En amont du contenu, il faut souligner la place de cette première présentation du narrateur. Alors que la première citation est prononcée après la première apparition du personnage à l’écran, la deuxième introduit le personnage à l’écran. En d’autres termes, alors que dans le dessin animé de 1959, Maleficent a déjà jeté son sortilège sur Aurore quand le narrateur émet son commentaire, ce n’est pas le cas dans le film de 2014. En 2014, Maleficent est présentée par le narrateur avant d’apparaître à l’écran. Le contenu des commentaires révèle la position du narrateur au sujet du personnage de Maleficent. La version de 1959 met en place une atmosphère de tension (description de sombres paysages, rage, et frustration). Au contraire, la version de 2014 dépeint un lieu magique, la découverte d’un jardin secret (ceci étant bien évidemment renforcé par le mouvement de caméra). 

La version de 1959 laisse le public avoir peur (nous verrons plus tard l’entrée de Maleficent à l’écran), avant de commenter et de valider cette peur à travers le commentaire cité. À l’inverse, la version de 2014 nous présente le personnage avant même de l’avoir vu à l’œuvre, nous incitant déjà à apprécier ce dernier. Déjà ici, notons que le narrateur, pour nous faire apprécier le personnage, choisit bien ses mots. Rien qu’avec les commentaires du narrateur, le personnage se métamorphose : Maleficent n’est plus sorcière, mais fée. Il n’y a en réalité, qu’une différence morale entre les deux3, mais c’est bien l’utilisation de cette morale pour influencer le public qui marque la première transformation du personnage. 

La Lande4 ou un château abandonné

Une deuxième transformation s’opère entre 1959 et 2014, et le narrateur en fait part dans les citations précédentes: l’environnement dans lequel vit Maleficent est modifié. Si l’on peut estimer que le lieu dans lequel se déroule le film n’influe que très peu sur la nature du personnage, il faut souligner la particularité de Disney à cet égard. Il suffit ici de rappeler la combinaison mise en place par Disney: un public d’enfant, donc un besoin de facilité dans la compréhension, et une vision manichéenne. En effet, l’étude des personnages de Disney dans les dessins animés de princesses révèle l’outil qu’est l’environnement quand il s’agit de comprendre la nature du personnage (bon/mauvais, gentil/méchant etc.). 

Nous nous pencherons plus tard sur la manière dont cet environnement est présenté à l’écran, et nous intéresserons ici plutôt à la nature même de ce décor. Un certain nombre de décors types permettent de comprendre la nature du personnage. Il s’agit ici de s’éloigner légèrement du personnage de Maleficent et d’observer les lieux associés à d’autres icônes de Disney. Qu’il s’agisse de Blanche Neige, La Petite Sirène, La Princesse et le crapaud, ou Les 101 Dalmatiens, on retrouve souvent un château, ou un manoir décrépit et vide, avec un environnement hostile qui l’entoure (forêts, grillages) pour les méchants (une certaine logique inverse est mise en place pour les gentils). La nature de ce décor est assez caractéristique d’un type de personnage, et ancre ce dernier dans la catégorie des méchants sans autre forme de procès.  

Ayant noté l’importance de la nature du décor lui-même quant à la définition de la place d’un personnage dans l’histoire, mettons en avant la différence d’environnement entre les deux Maleficent. Ici encore, les commentaires du narrateur permettent de mettre en place une atmosphère propre à chaque Maleficent. La Maleficent de 1959 habite un château sur une montagne, entouré d’une forêt. Une plus grande ambiguïté se présente à nous lors de l’étude de l’environnement de la seconde Maléfique; ambiguïté qui permettra par la suite de comprendre en quoi le personnage de Maleficent a évolué. En effet, en 2014 l’environnement dans lequel se trouve Maleficent change. The Moors, est d’abord un environnement, comme nous le rappelle le narrateur, peuplé de créatures féériques et teinté d’harmonie, d’entente, de bonheur. Pourtant, celui-ci se transforme dès lors que Maleficent subit une trahison. Tout comme dans le dessin animé, elle se retrouve alors isolée dans un château (en ruines), et le lieu est inhospitalier (montagne toujours présente, alentours déserts). L’évolution de l’environnement de Maleficent révèle la plus grande complexité du personnage dans la réadaptation en 2014. Maleficent est, comme le dit le narrateur à la fin, à la fois une gentille et une méchante. La première version Disneyenne de Maleficent, elle, ne propose aucune évolution.

La présence d’une histoire pour le personnage

De par le changement de la nature du personnage, ainsi que celle de son environnement, il paraît déjà clair qu’une évolution se met en place. Je mettrais en avant un dernier changement sur le fond, avant de passer à une analyse formelle de la présentation des deux personnages à l’écran. Ainsi, notons que le personnage qu’interprète Angelina Jolie en 2014 s’éloigne beaucoup du personnage mis en scène par Disney en 1959 du fait du contexte qui entoure ce même personnage. Nous avons vu précédemment que Disney s’était efforcé de changer la nature de l’environnement et du personnage, en le rendant plus complexe et plus gentil. 

En 1959, Maleficent est donc une méchante sorcière, qui décide de maudire une princesse parce qu’elle n’a pas été invitée à un baptême. Elle se permet ensuite de tourmenter un prince qui viendrait sauver la princesse de ce même sort. Finalement, elle meurt en s’opposant à ce prince parce qu’elle souhaite défendre son sort. 

En 2014, Maleficent est une gentille fée qui, après avoir été trahie par un homme qu’elle pensait être son ami, puis son amant, parce que ce dernier fit primer son aspiration à la royauté sur leur amitié (et même sur la santé de Maleficent), décide de se venger sur la fille de l’homme. Une fois la douleur passée, Maleficent se rend compte de l’erreur qu’elle a commise et participe en cachette au développement de la princesse. Finalement, elle se bat contre le roi (son ami d’enfance ayant réussi à accéder au trône), lui laisse une chance de ne pas périr, ce dernier se jette sur elle dans une ultime tentative de la tuer, puis meurt. La princesse qui n’a pas pu échapper au mauvais sort en est sauvée par son auteure, Maleficent, grâce au baiser d’une “mère”. 

C’est sûrement dans cette reconstruction du personnage que la réinvention est la plus grande. Il ne s’agit plus d’une méchante qui prend plaisir à causer du mal pour de minimes raisons, mais bien d’un personnage dont la douleur est si grande qu’elle ne peut que vouloir se venger d’un homme qui l’a trahie. 

Disney met en place des changements de fond quant au personnage de Maleficent, en lui attribuant une nature et un environnement différent, et une histoire explicative. Ce changement de fond se transpose à l’écran, en imposant des changements de représentation. Ainsi, nous verrons que la réinvention du personnage de Maleficent passe aussi par l’écran comme prisme de lecture, où la mise en scène, et les clins d’œil et références au dessin animé original sont clés. 

b- L’écran comme prisme de lecture 

L’importance des caractéristiques physiques des deux Maleficent

Tout comme les princesses sont reconnaissables par leurs poignets très fins, leurs grands yeux, et leur taille de guêpe, les méchants disneyens affichent des caractéristiques types qui permettent au public de rapidement les reconnaître. Ces caractéristiques sont multiples. Nous verrons que la réinvention du personnage de méchant est faite en ne sélectionnant que certaines des caractéristiques initiales de Maleficent. Le tri de ces caractéristiques physiques permettent de présenter un nouveau personnage à l’écran. 

Afin de comprendre les choix qui ont été faits pour le film de 2014, rappelons ici brièvement les traits caractéristiques des méchants de Disney. D’abord, remarquons la déformation des proportions physiques que les méchants subissent. En effet, qu’il s’agisse de Maleficent ou d’autres méchants disneyens, certains traits du visages sont mis en avant. Dans le cas de Maleficent, le cou et les sourcils sont bien plus présents qu’ils ne devraient l’être pour une représentation proche de la réalité. Ensuite, les méchants disneyens suivent un code couleur, ont un ‘dress code.’ Généralement ce dernier se compose d’habits très foncés (violet, noir), de capes. Les couleurs sont très indicatives du personnage de méchant. Les couleurs sombres sont importantes dans la tenue de Maleficent, mais la présence du vert (citron) est cruciale. Ce code couleur s’applique également au teint du visage des personnages. Dans le cas de Maleficent, remarquons un teint gris/violet/vert. La notion de monstruosité est clé dans la représentation des personnages à l’écran. De part la déformation, le code vestimentaire, mais également leur teint, les personnages de méchants ressemblent à des monstres. Dans le dessin animé de 1959, Maleficent a des yeux jaunes perçants, et des cornes. Il faut souligner ici, que la représentation de Maleficent dans le dessin animé semble être une référence au diable.

Dans le film de 2014, un certain nombre d’éléments sont repris tandis que d’autres sont mis de côté. Comme nous l’avons démontré précédemment, il ne s’agit plus d’une sorcière, mais d’une fée. Ainsi, Disney se confronte à une double ambition : garder l’essence du personnage de dessin animé, mais éviter qu’elle ne fasse trop peur, et qu’elle soit perçue comme une sorcière. En d’autres mots, il s’agit de faire en sorte que le personnage de 2014 reste magique, surnaturel, proche de l’esthétique initiale, mais en faisant attention à la perception du public (FORM). Plus exactement, il s’agit de jouer sur les caractéristiques de Maleficent (l’éloigner de la représentation de 1959, s’en

rapprocher, et s’en éloigner de nouveau) pour représenter la profondeur du personnage et son évolution au fil de l’histoire. 

En effet, il y a trois phases de représentation: une première (avant d’être trahie), ou le code couleur et vestimentaire ne sera que peu suivi, une deuxième (moment de grief, et soif de vengeance) ou le personnage est proche de la représentation de 1959, et une dernière (rédemption), ou elle retrouve un aspect plus proche de celui qu’elle avait initialement. Les caractéristiques choisies et qui restent au long du film sont le rouge à lèvre rouge, les cornes. On remarque un écho aux yeux jaunes de la Maleficent de 1959: le blanc des yeux n’est pas rendu jaune (sûrement trop effrayant), mais les iris le sont. Celles qui permettent de montrer l’évolution du personnage sont la cape noire, le sceptre magique, et le tissu autour des cornes. Par ailleurs, l’utilisation du vert permet aussi une certaine évolution: la magie de la jeune Maleficent n’est pas verte, mais celle de la Maleficent vengeresse l’est5. Finalement, il faut noter une addition faite par le film de 2014: Maleficent à des ailes. En plus d’être un élément central à l’intrigue, les ailes de Maleficent permettent d’attribuer visuellement le côté magie féérique au personnage, sans faire peur au public. 

La présentation et la mise en scène au service de la réinvention 

La présentation du personnage à l’écran ainsi que sa mise en scène sont des outils cruciaux pour dévoiler les changements subis par Maleficent entre 1959 et 2014. 

La présentation de Maleficent à l’écran permet de pointer du doigt cette évolution. Nous avons évoqué les commentaires du narrateur pour étudier le contenu de cette présentation. Cependant, il s’agit ici d’analyser les premières images du personnage à l’écran. Dans le dessin animé de 1959, Maleficent fait sa première entrée lors du baptême de la jeune Aurore. Les portes du château s’ouvrent violemment, il semble y avoir une tempête soudaine, et Maleficent apparaît soudainement, sortant du feu (de l’enfer?). 

En 2014, Maleficent apparaît bien plus tôt à l’écran. Elle apparaît dès les premières images, en tant que jeune fille, aux ailes puissantes. Elle plane au-dessus de La Lande, avec un grand sourire bienveillant. L’atmosphère de la Lande, et l’interaction de Maleficent avec ses personnages font rapidement part au public de la bienveillance et de l’insouciance de cette fée, alors enfant. 

Plusieurs éléments doivent être relevés. D’abord, les premières images de Maleficent dans chaque production permettent de comprendre l’évolution du personnage. Comprenons ici que d’un personnage antagoniste, Maleficent devient protagoniste. Plus encore, la question ‘Pourquoi Maleficent est-elle si diabolique?’ est abordée frontalement en 2014 dès la présentation du personnage, du fait qu’on sait que cette histoire commence lors de son enfance, et non au moment du sort. 

Ensuite, il semble important de noter que si la présentation du personnage est différente, la scène du sort est tout de même reprise. L’entrée de Maleficent en 2014 est très similaire à celle de 1959: remarquons ici la présence d’une tempête, de musique pleine de tension, et l’apparition d’une ombre. Les premiers échanges sont similaires à ceux de 1959 à une différence principale: la phrase ‘you are not wanted here’ n’est plus prononcée par les fées, mais par le roi. Remarquons également la mise en place d’un champ-, contre-champ qui met clairement en opposition le roi et Maleficent (les plans sur le roi et Maleficent sont plus rapprochés, de telle sorte qu’ils sont seuls). Notons aussi, qu’en 2014, le roi se retrouve à supplier à genoux Maleficent pour lui demander de réduire la peine infligée à sa fille tandis que ce n’était pas le cas en 1959. 

Le choix d’acteurs/ de voix peut être utilisé comme un indicateur du changement de Maleficent. En 1959, la voix utilisée pour Maleficent est Eleanor Audley. Cette dernière a une voix

que Disney associe aux méchants, puisqu’elle joue par ailleurs la voix de la belle-mère de Cendrillon. En 2014, l’actrice est Angelina Jolie. À l’inverse de Mme. Audley, Angelina Jolie n’a pas une voix caractéristique des méchants. Il le faut d’ailleurs bien, puisqu’elle ne joue pas qu’un méchant mais aussi un gentil. 

Finalement, la mise en scène permet de comprendre l’évolution du personnage de Maleficent Il semble particulièrement pertinent de se pencher sur les scènes de présentation du personnage à l’écran, ainsi que sur la scène du sort. 

Cette première partie nous indique que sur le fond, et sur la forme, le personnage de Maleficent a connu une réelle transformation. La réponse à la question initiale ne peut être menée qu’à la lumière des éléments expliqués dans cette partie. Nous verrons ainsi comment ces changements, de contenu et à l’écran, sont une transposition d’une transformation des mentalités. En effet, nous verrons en quoi faire évoluer le personnage tel que nous l’avons montré, permet de le sortir de la valorisation du patriarcat, pour en faire une lutte féministe. 

II – Disney, un nouveau rêve? Inscrire le personnage dans une lutte féministe

a- Une même oppression, à un demi-siècle d’écart 

L’ambition humaine comme salvatrice puis comme ravageuse 

Qu’il s’agisse du dessin animé de 1959 ou du film de 2014, Maleficent est confrontée à l’ambition du personnage masculin le plus central à l’histoire. Nous comprendrons ici le terme ambition à la fois comme un terme désignant une volonté ardente d’atteindre un but, et comme la recherche dont le but est de flatter l’ego. 

Premièrement, mettons en avant les combats entre Maleficent et le personnage masculin principal. En 1959, le personnage qui s’oppose à Maleficent est le Prince (puisque l’autre personnage masculin, le roi, n’a qu’une importance limitée). Le Prince souhaite à tout prix sauver la princesse du sort diabolique que Maleficent lui a imposé. Rappelons-nous que le Prince et la Princesse ne se sont rencontrés que brièvement dans les bois. Le Prince décide malgré tout de braver Maleficent qui s’efforce à vouloir maintenir son sort sur la princesse. Il s’agit là presque d’une mission suicide pour le Prince, qui serait mort à plusieurs reprises s’il n’avait été aidé par les bonnes fées. Après avoir frôlé la mort à multiples reprises, le Prince lance son épée dans le cœur de Maleficent (sous forme de Dragon). Cette dernière meurt. Le Prince délivre la princesse et l’épouse. « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. » 

En 2014 la tension entre Maleficent et le personnage masculin principal n’est plus basée sur le même évènement. En effet, dans le dessin animé l’élément déclencheur est le sort jeté par Maleficent, alors que dans le film il s’agit de la trahison du personnage masculin. Ainsi, le personnage masculin principal est d’abord ami de Maleficent, puis roi et ennemi de cette dernière. Dans cette version, le roi Stephen comprend que son souhait de pouvoir et de confort matériel peut être réalisé à condition qu’il trahisse son amie d’enfance. Il décide alors d’aller la voir, lui fait croire que sa visite est celle d’un ami qui tient à la prévenir des dangers à venir. Stephen profite ensuite de la confiance que lui accorde Maleficent pour la droguer. Alors qu’il s’apprête à la tuer, il décide finalement de lui arracher les ailes, en guise de preuve de la défaite de Maleficent. 

Qu’il s’agisse de la première version, ou de la deuxième, Maleficent est confrontée à l’ambition du personnage masculin. Cependant elles sont de nature différente. Dans le premier cas,

il s’agit de sauver la princesse à tout prix alors même qu’il n’a pas réellement le pouvoir de le faire. Dans le second, il s’agit de trouver un confort matériel et du pouvoir dans un monde sans pitié. La première ambition est perçue comme ‘bonne’ et la seconde comme ‘mauvaise’. 

Peu importe la manière dont l’histoire est tournée, Maleficent est toujours victime de l’ambition du personnage masculin. Dans un cas elle finit poignardée pour avoir voulu défendre ce qui était sien et l’épée la transperce. Dans l’autre, elle ressort victorieuse, mais doit endurer le traumatisme qu’est la perte de ses ailes. J’aimerais me pencher sur les possibles symboles cachés derrière ces deux évènements. Dans le premier cas, une épée pénètre son corps. Dans le deuxième, on lui arrache une partie d’elle. Si l’on met de côté le fait qu’une première situation est perçue comme bonne tandis que la deuxième est perçue comme mauvaise, il y a dans ses deux scènes une ressemblance frappante. La femme de pouvoir est ‘remise à sa place’ par un homme, et ce, parce qu’elle a osé s’opposer à l’ambition masculine. Le symbole de l’épée qui traverse le corps nous pousse à questionner dans quelle mesure les possessions de Maleficent ont été bafouées. D’autre part, cette scène où une femme se fait droguer à son insu, pour qu’un homme profite de cette ivresse est bien trop reconnaissable pour être ignorée. 

Transformer cette ambition masculine de ‘salvatrice’ a ‘ennemie’ témoignerait d’une remise en question. Ainsi, il s’agirait de voir dans ce revirement une modification dans les morales: l’intimité et les possession d’autrui n’ont pas à être bafoué pour flatter l’ego d’un homme en quête de pouvoir et de reconnaissance. Il s’agit ici d’une même oppression, pourtant, la vision de cette dernière change du tout au tout. Ce changement est rendu possible grâce à la transformation du personnage de Maleficent, puisque c’est bien sa manière d’apparaître au spectateur, et sa nature qui permettent au spectateur d’apprécier le personnage et de rejeter Stephen. Il aurait été impossible d’envisager la victoire de Maleficent en 2014 si elle avait été dépeinte sous le même angle que celle de 1959.  

La place du patriarcat : la mise de côté constante du personnage féminin – l’hystérie et la violence. 

Les deux productions mettent en place une exclusion de Maleficent. Les caractéristiques qui justifient la mise de côté du personnage évoluent. 

Dans le dessin animé, Maleficent est une sorcière folle et violente. Elle ne justifie toutes ses actions que par un manque d’invitation à un baptême et décide de s’en prendre à un bébé innocent, une princesse. Elle s’attaque au couple royal alors qu’ils étaient simplement heureux de fêter l’arrivée d’un bébé qu’ils attendaient tant. Elle promet la mort à la Princesse alors que celle-ci vient de naître. Le spectateur se retrouve face à un personnage qui, en plus de faire peur à l’écran, n’a d’autre motifs pour condamner un être innocent, que de ne pas avoir été invitée à une fête, et qui use de son pouvoir excessivement. Il est impossible, en tant que spectateur (et particulièrement si l’on est un public d’enfant), que de protéger le personnage de Maleficent. Le seul personnage féminin actif (la princesse ayant un rôle passif) est ‘hystérique.’

Dans le film, Maleficent est écartée parce qu’elle est puissante. Il faut ici souligner qu’elle n’est écartée que par les personnages masculins principaux de l’histoire, et non par le public. Rappelons-nous ici qu’elle est pointée du doigt comme menace par les deux rois consécutifs. N’hésitant pas à défendre son territoire des attaques, elle empêche les rois d’atteindre ce qu’ils souhaitent. C’est d’ailleurs cette mise de côté du personnage féminin qui explique la perte des deux personnages masculin: le premier la sous-estime, le deuxième se perd dans la folie à cause de sa peur de Maleficent. Il est intéressant de remarquer que les caractéristiques attribuées à la première Maleficent sont basculées sur le roi dans la réadaptation. C’est bien le roi qui est sans cœur, violent, et qui devient fou, ‘hystérique.’ C’est d’ailleurs pour cette raison que le public ne peut pas se ranger du côté de Stephen. 

Ainsi, la mise de côté du personnage de Maleficent est d’abord une justification ‘juste’ du patriarcat. Elle est folle, a trop de pouvoir, utilise ce dernier à mauvais escient. L’intervention d’un prince est donc ‘nécessaire.’ Un Prince se doit d’agir pour sauver une princesse en détresse d’une hystérique violente. – ‘Heureusement qu’il y avait un Prince pour sauver la princesse.’  

La condamnation de Maleficent  devient ensuite une conséquence du patriarcat et en permet une condamnation. La violence faite au personnage de Maleficent par le roi est totalement injustifiable. Plus exactement, arracher les ailes de la fée pour se permettre d’accéder au trône est perçu comme avide, injuste, et rend sa place au pouvoir illégitime. La mise de côté du personnage parce qu’il est fort n’est pas acceptée par le public. Ce que le roi représente n’est pas accepté. 

Finalement, il paraît évident que l’exclusion de Maleficent sert à la morale finale de l’histoire. Cette dernière étant changeante, cette mise à l’écart est d’abord faite par le public, puis rejetée. 

b- Une morale qui évolue: redéfinir le bien

Changer de prisme : de l’amour romantique, à l’amour maternel

Étant donné le caractère manichéen de Disney, il paraît intéressant de souligner que, peut-être, Maleficent annonce une redéfinition du ‘bon, gentil’ et du ‘mauvais, méchant.’ Effectivement, il est impossible d’imaginer Disney sans cette dichotomie, puisque cette dernière fait sûrement partie de son essence. 

Pourtant, la phrase de cloture du narrateur « In the end, my kingdom was united not by a hero or a villain, as legend had predicted, but by one who was both hero *and* villain » semble indiquer le contraire. Néanmoins, gardons en tête que le public n’a jamais réellement perçu Maleficent comme un méchant dans le film de 2014. D’ailleurs lorsque Maleficent explique que Aurore ne pourra être sauvée que par ‘true love’s kiss,’ alors même que dans les yeux de Maleficent et Stephen, l’amour, ‘le vrai,’ n’existe pas, le public ne peut que savourer ce retournement de situation contre le roi. Maleficent reste donc un personnage de gentil. 

Redéfinir les termes de cette dichotomie est donc particulièrement, mais agréablement, surprenant. (Gardons en tête l’historique conservateur des productions de princesses Disney). Le bien dans Maleficent,  n’est plus ce jeune prince qui sauve une princesse inactive d’une sorcière abominable. D’ailleurs, la place de ce prince est révélatrice d’un potentiel changement de morale. Rappelons ici que la princesse croise le prince dans la forêt, il semble s’instaurer une alchimie entre les deux. Pourtant, à l’heure de sauver la princesse, le Prince hésite à l’embrasser. Après tout, « (il) ne la connaît pas si bien » puisqu’ils ne se sont rencontrés qu’une fois. Encouragé par les fées à embrasser Aurore, ce dernier se penche, l’embrasse, mais Aurore ne se réveille pas. Il est alors jeté par les fées en dehors de la salle. Cette scène ridiculise le personnage du Prince, et met en avant son inutilité. Ainsi, par l’humour, et par le retournement des attentes du spectateur, cette valorisation de l’homme qui sauve une femme en détresse est écartée.

Le bon est finalement associé à Maleficent. Cette dernière regrette de voir sa filleule tomber dans un sommeil sans fin, et dans un geste d’adieu lui dépose un baiser sur le front. Aurore se réveille. Le public comprend alors que l’amour maternelle que Maleficent porte pour Aurore à sauver cette dernière d’une mort. 

Ce retournement d’attente indiquerait un changement dans la mentalité. En effet le baiser que porte le prince ayant des connotations de normalisation de violences sexuelles est rejeté (rappelons ici que l’histoire originale de la Belle au Bois Dormant de Charles Perrault et celle d’une jeune femme qui se fait violer et se réveille lorsqu’elle accouche. Et que, même s’il s’agit “juste”

d’un baiser, s’inviter, sans accord, dans l’intimité de l’autre et en faire une histoire romantique pose problème). Ce baiser est remplacé par un amour maternel, prouvant que la glorification d’un seul amour romantique tend à poser problème. 

La victoire comme symbole de l’avancée d’une lutte féministe

Finalement, le choix de la victoire de Maleficent semble inscrire le film dans une nouvelle perspective. Notons ici que les symboles que chacun des méchants disneyiens portent sont bannis par la mort, ou l’exclusion totale du personnage. 

Qu’il s’agisse d’Ursula, Cruella, de la reine de Blanche Neige, ou de Maleficent, les méchants des dessins animés ne laissent pas les symboles et les qualités qui les animent survivre. La mort des personnages (symbolique ou réelle) signifie l’échec des motifs qui les animent. Ainsi, laisser au personnage de Maleficent la victoire contre le roi rappelle à la fois la réussite des qualités de Maleficent, mais aussi l’échec de celles de Stephen. Maleficent, la femme/fée active, courageuse et puissante, gagne. Stephen, le roi aux ambitions dévastatrices, le fou et le lâche, perd. 

Il y a ici, une double reconnaissance. D’abord celle de la femme comme l’égal de l’homme.  Voir le personnage de Maleficent comme hystérique et diabolique n’est plus de mode. Au contraire,   le personnage féminin principal est valorisé, et les traits de caractères qui ‘once upon a time’ furent uniquement attribués aux personnages masculins sont donnés à Maleficent. On retrouve une dissociation nécessaire entre pouvoir, femme et folie. En effet, le film de 2014 permet de casser une des recette types problématiques des méchants de Disney, celle de la femme au pouvoir, folle diabolique et ne se préoccupant que de choses frivoles. Cette recette est brisée au profit d’une femme de pouvoir courageuse, vaillante. 

Ensuite, celle d’une critique du patriarcat. Effectivement, les ambitions animant le roi Stephen sont celles d’une société rongée par le patriarcat: recherche de pouvoir et de domination des hommes sur les femmes, redouter les femmes dès lors qu’elles sont qu’elles ont du pouvoir, et tenter de les mettre à l’écart. Il semble intéressant ici de citer le Roi Stephen: « how does it feel to be fairy creature without wings, in a world where you don’t belong. » (Il prononce cette phrase en emprisonnant Maleficent avec une chaîne de fer). Cette phrase met en avant qu’il n’y a pas de place pour les personnages comme Maleficent dans une société comme la leur. Finalement, la victoire de Maleficent est une preuve de l’inverse: elle a bien sa place dans ce monde. 

En conclusion, la ré-adaptation de la Belle au Bois Dormant, et la réinvention du personnage de Maleficent se mettent en place par une redéfinition de la nature même de ce personnage (de méchant à gentil), et de ce dernier à l’écran. Cette transformation permet ensuite de comprendre que la Maleficent de 1959 (et son histoire, son échec) était une mise en avant d’une société misogyne, et sa glorification. Son changement induit un renversement des attentes et des normes, et propose au public une vision manichéenne inversée à travers une re-définition du ‘bon’ et du ‘mauvais.’ Ainsi, Maleficent, à une soixantaine d’années d’écart, est victime d’une même oppression. Le public commence d’abord par reconnaître cette oppression comme juste, puis comprend qu’elle peut-être problématique.  Afin de clôturer cet écrit, j’aimerais mettre en avant les éléments qui pourraient être étudiés plus en profondeur. D’abord, la place de La Lande dans Maleficent comme idéal sociétal: les habitants de La Lande vivent en harmonie et proposent un certain mode de fonctionnement étranger à nos sociétés. Deuxièmement, il s’agirait de reconnaître dans Maleficent, une certaine ambiguïté.

En effet, si le personnage de Maleficent est réinventé, la Princesse, elle, reste passive. Ensuite, il semblerait que Maleficent 2, retombe malheureusement dans un schéma très similaire au dessins animés originaux. En effet, l’étude de la reine méchante dans Maleficent 2, permettrait de comprendre en quoi les codes originaux des dessins animés ont été repris presque à l’identique, puisque l’on retrouve, encore une fois, une femme violente et quelque peu folle au pouvoir. Cette reine, empreinte de réalisme (elle souhaite assurer à son peuple la prospérité), est une figure anti-disneyenne qui suit un modèle classique. 

Ainsi, il semblerait que Maleficent propose une avancée dans la lutte féministe au cinéma, tout en gardant une part de rêve propre à Disney. Gardons simplement en tête qu’un pas vers une lutte féministe peut toujours être remis en question, et mérite de rester alerte à son sujet. 

1  Traduction en français. « Car chacun savait que tant que le domaine de Maléfique, les montagnes interdites, tonnait de sa colère et de sa frustration, sa prophétie maléfique ne s’était pas encore réalisée. »

2 Traduction en français : « Dans un grand arbre sur une grande falaise dans les Maures vivait un tel esprit. On pouvait la confondre avec une fille, mais ce n’était pas n’importe quelle fille. C’était une fée. Son nom était Maléfique. »

3 Voici les définitions de Larousse sur les termes ‘fée’ et ‘sorcière.’ 

Fée : « Être imaginaire, de sexe féminin, doué d’un pouvoir surnaturel : Bonne fée, fée Carabosse.

Littéraire. Femme remarquable par la grâce, l’esprit, la bonté, l’habileté. »

Sorcière: « Dans les contes de fées, femme en général laide, qui possède des dons surnaturels, qu’elle utilise pour faire le mal. Femme laide, déplaisante, voire méchante et malfaisante. »

Notons ici qu’il n’y a, entre fée et sorcière, qu’une différence d’objectif, et non de moyens. Les deux utilisent des dons surnaturels pour arriver à leurs fins. Pourtant les unes sont mauvaises, et les autres bonnes. J’ajouterai (mais il s’agit ici d’un commentaire personnel qui mériterait d’être exploré plus amplement) qu’il me parait bien étrange, mais peu surprenant, que la fée soit jolie et jeune, et la sorcière vieille et laide: s’agit-il ici encore, d’une illustration des attentes d’une société phallocentrée? 

4 La lande est le nom donné au territoire magique dont Maleficent est une habitante et la protectrice. 

5 Le mauvais sort jeté par Maleficent se manifeste par de la fumée verte citron.

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